De récentes recherches nous donnent des éléments d'information intéressants qui peuvent avoir une influence sur les interventions éducatives. Par exemple, selon l'enquête internationale sur l'alphabétisation des adultes (EIAA) à laquelle le Canada a participé, la capacité de lecture est liée à la fréquence des pratiques de lecture dans le quotidien. Par ailleurs, si l'on se fie à des recherches portant sur l'émergence de l'écrit, menées par des Américains et reprises par des chercheurs et des chercheuses du Québec, on peut établir un rapport entre le milieu éducatif des jeunes enfants et leur degré de familiarité avec le langage écrit. Enfin, selon des recherches menées en France, il y aurait appropriation de l'écrit14 tout au long de la vie.
3.1 L'enquête internationale sur l'alphabétisation des adultes
Cette enquête introduit un nouveau sens au terme alphabétisme, pour désigner la capacité des adultes à traiter l'information écrite. On le définit comme la «capacité à utiliser des imprimés et des écrits nécessaires pour fonctionner dans la société, atteindre ses objectifs, parfaire ses connaissances et accroître son potentiel. L'alphabétisme se définit selon un mode de comportement cognitif adulte fondé sur un continuum de capacités15». On s'éloigne de la vision dichotomique proposée par les mots analphabétisme et analphabète, selon lesquels on sait lire ou non. L'alphabétisme, notion plus nuancée, inscrit les capacités de lecture et d'écriture des adultes dans un tout englobant «un ensemble de capacités à traiter de l'information qu'un adulte peut être appelé à utiliser pour accomplir un grand nombre de tâches dans des situations et des contextes réels et variés à la maison, au travail, et dans la collectivité16». Cette notion sous-entend également d'autres types de compétences en communication, comme la capacité de travailler en équipe ou d'établir des relations interpersonnelles harmonieuses, même si les outils actuellement disponibles permettent uniquement de mesurer les capacités de lecture et d'écriture. Dans les pages qui suivent, nous utiliserons donc le terme alphabétisme dans le sens nouveau que nous venons de définir.
La scolarité et l'alphabétisme
L'EIAA établit un rapport entre le degré d'alphabétisme, la scolarité et le fait qu'un adulte lise et écrive fréquemment dans sa vie quotidienne. Le lien entre la scolarité et le degré d'alphabétisme est étroit. Une scolarité élevée donne généralement lieu à un niveau élevé de capacités de lecture et d'écriture. Cependant, ce lien est complexe et l'on trouve des cas d'exception étonnants. Ainsi, des adultes ont pu atteindre un haut niveau de capacité de lecture tout en ayant une faible scolarité. Inversement, certaines personnes démontrent une faible capacité de lecture malgré une scolarité élevée. Selon l'enquête, le tiers des Canadiens n'ayant pas terminé leurs études secondaires démontrent des capacités élevées à traiter l'information écrite; le quart de ceux qui ont terminé leurs études collégiales manifestent de faibles capacités de cette nature. Il semble que «la scolarité ne fige pas l'alphabétisme pour toujours17». D'autres facteurs ont une influence sur la capacité à traiter l'information écrite, comme la fréquence des pratiques de lecture dans la vie quotidienne.
Les possibilités de perdre ou d'améliorer ses capacités de lecture et d'écriture
Selon l'EIAA, un exercice régulier de ses capacités ne peut être que bénéfique. C'est en lisant qu'on devient bon lecteur ou bonne lectrice. L'enquête fait ressortir aussi que «l'alphabétisme est relié aux chances et aux occasions que la vie apporte18». Après des études, on peut voir ses capacités se perdre, faute de pratique; on peut aussi les accroître en les mettant en pratique à la maison, au travail, à l'école de même que par de la formation, et ce, même si sa scolarité est peu élevée. «Les personnes dont le niveau de scolarité est faible, mais dont le niveau de capacités est élevé sont celles qui ont trouvé le moyen de les appliquer ou qui ont été amenées à le faire. Celles qui ont atteint des niveaux de scolarité élevés, mais dont les capacités sont plus faibles, peuvent ne pas avoir trouvé d'occasions ou ne pas les avoir saisies19.»
Avoir à lire régulièrement pour accomplir des tâches diversifiées augmente les capacités à lire et à écrire. Autrement dit, pour affermir ses capacités de lecture et d'écriture, il importe de les utiliser souvent et dans divers contextes. Le milieu du travail peut devenir un cadre enrichissant si l'on y encourage la pratique de l'écriture et de la lecture, mais il peut aussi «atrophier» les capacités d'une personne. Un chercheur français, Bernard Lahire, abonde dans le même sens en affirmant que «ceux qui n'ont connu au cours de leur trajectoire professionnelle qu'une série de situations professionnelles sans exigences particulières en matière de pratiques d'écriture et de lecture, ont toutes les chances d'avoir intériorisé durablement des pratiques de travail sans recours à l'écrit, sans usages des moyens d'objectivation de l'activité, et du même coup, de n'avoir aucun goût pour les pratiques de l'écrit20».
Il incombe donc à l'école, mais aussi à l'adulte, à la famille, à la communauté et aux entreprises de jouer un rôle déterminant dans le maintien et l'amélioration des capacités de lecture et d'écriture des personnes, en créant des cadres qui portent à lire, à écrire et à parler de ses activités de lecture et d'écriture; en soulignant l'utilité de la lecture et de l'écriture; en encourageant les jeunes et les adultes à consolider leurs capacités dans ces domaines. Par exemple, sur le chapitre de l'emploi, l'EIAA soutient «qu'une des caractéristiques d'un bon emploi devrait être d'offrir des occasions de maintenir et d'améliorer les capacités de lecture de son titulaire21».
Si elle veut offrir une formation adaptée aux adultes, l'école se doit de connaître leurs pratiques de lecture et d'écriture, leurs préoccupations personnelles ou sociales et leurs préférences culturelles. Elle a également intérêt à collaborer avec le milieu culturel pour promouvoir la lecture et proposer des contextes d'apprentissage stimulants. Enfin, il est essentiel qu'elle détermine les pratiques qui, en dehors du cadre scolaire, peuvent améliorer les capacités de lecture et d'écriture. Des recherches pourraient être menées dans ce domaine.
L'alphabétisme : un concept qui évolue en fonction des exigences
Des personnes peuvent avoir perdu une partie de leurs capacités de lecture et d'écriture faute de les avoir exercées, mais ils et elles peuvent aussi avoir besoin de les améliorer ou de les augmenter à cause d'exigences plus grandes dans leur vie quotidienne ou professionnelle. Selon l'EIAA, «l'alphabétisme est un concept relatif et évolutif qui prend toute sa signification dans le contexte de la demande de l'économie et de la société22», c'est-à-dire qu'il évolue en fonction des demandes de la société. Les savoirs se renouvellent et les exigences augmentent sans cesse et rapidement. Il est probable qu'on en vienne à demander, pour les emplois de l'avenir, un niveau supérieur de compétences de base.
Raison de plus pour amener les adultes à appliquer leurs connaissances et à les enrichir. Il existe un besoin pour une formation continue qui permette d'adapter les capacités de traitement de l'information au monde dans lequel nous vivons.
Des populations qui ont moins d'occasions d'exercer leurs capacités de lecture et d'écriture
Une démarche centrée sur la prévention de l'analphabétisme et sur l'adaptation de la formation en fonction des exigences de la société doit nécessairement s'adresser aux populations qui ont moins d'occasions d'exercer et d'enrichir leurs capacités de lecture et d'écriture. L'EIAA donne quelques indications sur les pratiques de lecture des adultes : les personnes qui manifestent des capacités élevées de lecture lisent plus fréquemment et de façon plus concentrée que les autres. Par ailleurs, «il n'y a pas absence de niveau d'activités de lecture chez les personnes qui ont de faibles capacités de lecture mais un niveau plus faible de ces activités23».
De plus, l'EIAA souligne que la lecture, pour la plupart des adultes, se fait surtout au travail, lieu où il est difficile d'éviter ce type de tâche. Dans le quotidien, les occasions sont moins fréquentes, et il est plus facile de ne pas s'y adonner. «Les personnes sans emploi pourraient donc avoir moins souvent l'occasion de lire que les autres. Cela peut constituer un problème surtout pour celles ayant déjà de la difficulté à lire24».
Il ressort clairement que toute action préventive axée sur le maintien des capacités de lecture et d'écriture doit être destinée, en priorité, aux adultes peu scolarisés ou qui occupent un emploi condamné à disparaître, aux adultes sans emploi dont les revenus sont faibles ou qui reçoivent des prestations d'assurance-emploi ou de sécurité du revenu, aux immigrants peu scolarisés et aussi aux jeunes qui ont abandonné leurs études sans obtenir leur diplôme et qui sont sans travail depuis un certain temps.
Il ne faut pas perdre de vue que les pratiques de lecture et d'écriture sont conditionnées par le milieu de vie. Ainsi, il faudra tenir compte, dans la démarche de formation, du contexte social et culturel, de même que de l'intérêt, des habitudes de vie, des coutumes et des valeurs des populations en formation.
14. Le concept a été défini par Jean-Marie BESSE. Il désigne le rapport ou la relation que chaque personne établit avec le langage écrit, de l'enfance à l'âge adulte (L'écrit, l'école et l'illettrisme, Éditions Magnard, 1995, p. 88.).
15. STATISTIQUE CANADA. Lire lavenir : un portrait de l'analphabétisme au Canada, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada, Secrétariat national à l'alphabétisation, 1996, p. IX.
16. ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES DE PARIS ET MINISTRE DE LINDUSTRIE DU CANADA. Littératie, économie et société, 1995, p. 16.
17. STATISTIQUE CANADA. Lire lavenir : un portrait de lanalphabétisme au Canada, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada, Secrétariat national à lalphabétisation, 1996, p. 32.
18. STATISTIQUE CANADA. Lire lavenir : un portrait de lanalphabétisme au Canada, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada, Secrétariat national à lalphabétisation, 1996, p. 14.
19. ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES DE PARIS ET MINISTRE DE LINDUSTRIE DU CANADA. Littératie, économie et société, 1995, p. 129.
20. Bernard LAHIRE. La raison des plus faibles, Presses universitaires de Lille, 1993, p. 58.
21. Lire l'avenir : un portrait de l'analphabétisme au Canada, p. 69.
22. ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES DE PARIS ET MINISTRE DE LINDUSTRIE DU CANADA. Littératie, économie et société, 1995, p. 29.
23. STATISTIQUE CANADA. Lire lavenir : un portrait de lanalphabétisme au Canada, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada, Secrétariat national à lalphabétisation, 1996, p. 79.
24. Ibid. p. 53 à 55.