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INTÉGRATION ET SCOLARISATION DES ÉLÈVES IMMIGRANTS. 7 mai 2004

LETTRE À UN JEUNE IMMIGRANT

Brangus Ponas Bisaillon, Mano ponios, panelés ir ponai…
Cher Monsieur Bisaillon, Mesdames, mesdemoiselles et messieurs

Man labai malonu buti su jumis siandien.
Il me fait plaisir de me trouver parmi vous aujourd’hui…

As esu labai patenkintas kad mane jus uzkvietet su jumis pakalbéti apie
Je suis heureux que m’ayez invité afin que je puisse bavarder avec vous

imigrantu gyvenima kuri as gerai pazystu ir kuris – tikrai sakant – yra nelengvas.
sur la vie des immigrants que je connais bien – et qui, soit dit en passant – n’est pas facile.

 

Bon, j’imagine que vous n’avez rien compris. Rassurez-vous on n’est pas aux INSOLENCES D’UNE CAMÉRA !

Non. Si j’ai pris la liberté de vous parler en lituanien c’est tout simplement pour vous faire vivre, - un court moment, - ce que peut ressentir un immigrant lorsqu’il se retrouve dans un pays qui N’EST PAS LE SIEN, parmi des gens qui ne parlent pas SA langue.

Un peu déroutant, n’est-ce pas ?

Le lituanien, soit dit en passant, est une des plus vieilles langues parlées au monde (une langue qui dérive du sanscrit c’est-à-dire de l’indo-aryen dans laquelle sont écrits les grands textes brahmaniques de l’Inde). C’est ma langue maternelle. Je ne l’ai jamais oubliée. Mais, ne soyez pas inquiets : les propos qui vont suivre seront en français. Vous pourrez donc les comprendre… même s’ils ne s’adressent à vous qu’accessoirement puisque, - comme l’indique votre programme, - je suis venu livrer ici une communication (à l’exemple de Rainer-Maria Rilke), intitulée LETTRE À UN JEUNE IMMIGRANT.


Mon cher ami,

Permets-moi de t’appeler « ami » car, moi aussi, j’ai immigré et… pas qu’une fois ! Je crois donc, que ce que tu vis en ce moment, ne m’est pas totalement étranger. Je me présente : je suis venu au monde en Lituanie, un pays de l’Europe de l’Est, au bord de la mer Baltique, au sein d’une famille bien nantie.

Dans mon pays, mon père jouissait d’une grande réputation. Notre maison était un vaste domaine où s’affairaient jardiniers, cuisiniers, gouvernante, femmes de chambre et toute une armée de serviteurs qu’on ne voit plus aujourd’hui que dans les vieux films. Nous étions « à l’aise » au point de ne jamais aller à l’église avec les mêmes vêtements deux dimanches de suite.

« Le bonheur mur à mur ».

Mais un jour, tout s’est écroulé. À l’âge de cinq ans je me suis retrouvé brutalement sur un peloton d’exécution, avec un soldat russe qui me pointait son fusil dans le dos. Mais je n’ai pas eu peur. Mais ne pense surtout pas que c’était de la bravoure ! Mais non, c’était normal : figure-toi que je n’avais jamais vu de fusil de ma vie. Je ne savais même pas à quoi ça pouvait servir ?

Sauvé par miracle j’ai voulu revenir à la maison… mais là : PROBLÈME ! On n’avait plus de maison. Fini. Terminé. Bonjour la cuisinière, adieu le chauffeur privé et bye-bye le jardinier ! Par les jours qui ont suivi, il a fallu vivre dans la clandestinité et pour survivre, trouver de quoi manger en fouillant dans les poubelles.

C’est à ce moment précis de ma vie que j’ai compris que jamais rien – sur cette terre – n’est permanent. Rien n’est jamais définitif ! Tout ce qui nous arrive de bon, comme tout ce qui nous arrive de pénible. J’ai aussi appris ce que signifiait : être un « ex »…

Cet « ex », si l’étymologie a un sens, signifie que l’on a quitté un état ou un lieu pour un autre.

L’EXILÉ, tout comme L’EXPATRIÉ, a quitté sa chère patrie.

L’EXPULSÉ ou L’EXPROPRIÉ ont quitté, de force, un endroit où ils seraient bien restés, au chaud.

L’EXCLUS – (un état que j’ai aussi bien connu) – a été chassé de la société, du confort, de la sécurité, de l’abondance, du travail et des loisirs. Expulsé, en quelque sorte, d’une vie paisible, d’une vie normale. Éloigné d’un lieu où l’existence est simplement humaine.

Je ne voudrais pas t’ennuyer dans ma lettre, en te racontant ma vie dans tous ses détails. À ce chapitre tu en as probablement autant à dire que moi. Mais puisqu’on est entre nous, je peux te faire une confidence : figure-toi qu’il n’y a rien que je déteste plus que de raconter mon passé. Je préfère parler d’avenir.

Après tout : On ne SUBIT pas l’avenir, ON LE FAIT !

Mais, exceptionnellement – aujourd’hui – juste pour toi, je veux bien raconter très brièvement quelques événements qui ont jalonné mon parcours. Ils pourront peut-être te servir de réflexion au tien.

Tout au long de ma vie (et cela depuis mon tout jeune âge) j’ai été affublé, tour à tour, de divers vocables.

EXPROPRIÉ, EXPULSÉ, INTERNÉ, EXCLUS, ÉTRANGER, (en passant : « SALE ÉTRANGER »), IMPORTÉ, INDÉSIRABLE, PRISONNIER, ÉMIGRÉ, « D.P » - c’est-à-dire : « displaced person », PERSONNE DÉPLACÉE, APATRIDE (oui, quelqu’un qui n’a pas de passeport parce qu’il n’a plus de pays), EN ATTENTE DE STATUT, IMMIGRÉ, NÉO-CANADIEN, NÉO-QUÉBÉCOIS puis : QUÉBÉCOIS…PAS DE SOUCHE ! PAS DE SOUCHE c’est-à-dire un « essouché ». Oui, toi et moi nous sommes des « ESSOUCHÉS ».

On dirait que la société adore nous cataloguer, nous étiqueter comme si nous étions de vulgaires objets.

Tu sais comment ça se passe… on est nécessairement classé comme CATHOLIQUE, MUSULMAN, PROTESTANT ou JUIF…BLOQUISTE, PÉQUISTE, LIBÉRAL, ABSTENTIONNISTE, APARTISTE ou DÉFUSIONNISTE.

Un bon conseil en passant : ne t’attarde pas sur les qualificatifs dont on va t’affubler. Prends bien soin de bien te connaître et d’être avant tout, TOI-MÊME ! Une spécificité culturelle à toi tout seul. Ne rentre surtout pas dans aucun moule. Navigue entre les cultures – la tienne d’origine et celle de ton pays d’adoption. Prends le meilleur de chacune et laisse tomber le reste. Voyage allègrement avec les gens qui te transportent dans leur vie, dans leur identité. Intéresse-toi à eux, délecte-toi, fonds-toi, découvre, apprends, remercie la chance qui t’est donnée de vivre dans un pays libre où, (malgré ce que peuvent en dire quelques petits esprits chagrins) TOUT EST ENCORE POSSIBLE. Une terre d’accueil où tu pourras choisir ton destin dans la mesure où tu seras prêt à y mettre les efforts voulus, une nouvelle patrie où tu pourras réussir si seulement tu poursuis ton but sans relâche et si tu t’en donnes la peine. Ouvre-toi. Ose les vraies communications, celles du cœur, les communications qui établissent des relations, celles qui créent des liens.

Je te souhaite de tout cœur, mon cher ESSOUCHÉ, de trouver sur ton chemin des Professeurs droits et solides pour te donner la main quand tu auras peur, quand tu trembleras et qui accepteront de la lâcher quand tu seras prêt à t’envoler de tes propres ailes.

Il n’est pas donné à tout le monde, tu sais, d’être immigrant. Dans tous les cas, ça prend beaucoup de sacrifices, du courage et de la détermination.

J’ignore, bien sûr, dans quelles circonstances tu as fini par atterrir au Québec. Je ne sais pas si tes parents ont quitté votre terre natale de force ou s’ils l’ont quittée volontairement dans le but d’améliorer le sort économique de votre famille, de retrouver la dignité et la liberté que seuls les régimes démocratiques peuvent assurer. En prenant cette décision ils ont sûrement consenti à faire de très gros sacrifices parce qu’ils voulaient que ta vie à toi ait de meilleures chances de s’épanouir ici que dans le pays où tu es né.

Peut-être que chez toi, là d’où tu viens, règne la faim, la guerre, la violence, l’intolérance, la persécution ? Peut-être, que l’horizon y est bouché et qu’il n’y a plus rien à y espérer ?

Je suis sûr que tu y étais attaché quand même.

Pourquoi donc faut-il toujours quitter ce que nous aimons ?

Mais, à la limite cela n’a pas peut-être pas d’importance puisque, dans un cas comme dans l’autre, pour le reste de ta vie tu seras à jamais un DÉRACINÉ.

Rassure-toi ! Tu n’es pas moins bon que les autres pour autant !

Face à ton nouveau cadre de vie, face aux autres, face aux nouvelles habitudes que tu vas devoir adopter maintenant, souviens-toi toujours que les gens ont TOUS quelque chose en commun : ILS SONT TOUS DIFFÉRENTS même dans leur propre pays, celui qu’ils n’ont jamais quitté… Tu ne dois donc jamais avoir honte de ce que tu es. Il n’y a pas de déshonneur à venir d’où l’on vient et à être ce que l’on est.

Les milliards de visages différents de cette terre ont TOUS le même fleuve pour miroir.

La voix, l’ouïe, la vue, l’union des sexes, la naissance et la mort sont similaires POUR TOUS LES HOMMES (et quand je dis les HOMMES j’embrasse aussi les femmes !!!) que l’on soit blanc ou noir, catholique, protestant, musulman ou… incroyant.

Laure Conan, auteur québécoise, disait : « On ne doit jamais avoir honte de ses origines. C’est ça qui fait la force d’un peuple ! »

De son côté, l’auteur de l’ÉTRANGER, Albert Camus trouvait impensable que l’on puisse souhaiter transformer l’espèce humaine en un seul peuple indiscernable. Nous ne sommes tout de même pas des fourmis ! « L’unité ne signifie pas la totalité mais son contraire, disait-il. C’est l’exaltation des différences. Tu n’es pas moi, mais tu es mon égal. Ta différence m’est nécessaire car elle m’enrichit. »

En effet, chacun de nous est différent, exceptionnel, unique et incomparable ! Personne au monde ne peut acquérir ta somme de talents, d’idées, d’aptitudes ou d’émotions. Personne au monde n’a ton apparence, ni la mienne. Personne, nulle part, ne parle, ne rit, ne marche et ne fait les choses comme toi ou moi.

Être différent, ce n’est pas être mieux ou moins bien. Être différent, c’est prendre conscience de ses talents et de ses manques. C’est aussi reconnaître combien les autres nous sont précieux avec leurs différences qui éclairent les nôtres.

Je crois finalement qu’on n’existe que si on est différent. C’est peut-être ça, la définition de l’existence ?

Lorsqu’on arrive à reconnaître l’existence des différences physiques et culturelles chez nous-mêmes et chez les autres on comprend alors qu’on peut-être beau en mesurant 6 pieds tout comme en mesurant 5 pieds, qu’on peut accepter d’avoir des cheveux blonds, d’avoir la peau noire ou blanche, qu’on n’a pas à avoir honte d’avoir de grands pieds (ou des doigts comme moi), qu’on peut vénérer la Sainte Vierge ou le Coran.

L’auteur du Petit Prince, Antoine de Saint- Exupéry dit, en parlant de la différence : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je T’AUGMENTE ».

J’ai la présomption, l’outrecuidance, moi, de vouloir retoucher cette célèbre citation et, au lieu de dire; « Si je diffère de toi, loin de te léser, JE T’AUGMENTE… », j’aimerais plutôt dire : « Si je diffère de toi, loin de te léser, JE M’AUGMENTE ! »

Oui, il n’y a pas de honte à avoir car quoi qu’on te dise, quoi qu’on te fasse sentir, tu seras ce que les autres vont partager avec toi, de même que les autres seront ce que tu voudras bien leur donner.

Il y a du bon et du mauvais partout. À toi de choisir ce qui te convient le mieux.

Je sais d’expérience que lorsqu’on immigre dans un pays (où l’on n’est pas nécessairement conforme aux autres) on peut se sentir inconfortable. On a peur de déplaire, on a peur de ne pas faire comme tout le monde parce qu’on ne sait pas, on ne connaît pas tout.

Tiens, moi qui t’écris, lorsque je suis arrivée en France, tout de suite après la guerre, je n’avais que onze ans. Je ne parlais pas un traître mot de français. Je parlais (survie oblige), le lituanien, le polonais, le russe et l’allemand … mais, tu te doutes bien qu’en France, toutes ces langues ne m’étaient pas très utiles. Les petits Français n’allaient tout de même pas les apprendre juste pour me faire plaisir, histoire de me faciliter les communications. Normal : ce n’est pas aux autres de faire l’effort, c’est à nous !

À l’école primaire, lorsque j’ai fait ma première dictée en français, une malheureuse petite dictée d’une page, j’ai récolté 102 fautes. Un record sans doute jamais égalé depuis… C’ÉTAIT LA HONTE ! Tu imagines bien que mes petits copains ne se sont pas gênés pour rire de moi : le petit étranger… le seul blond aux yeux bleus qui avait réussi à battre le record des pires cancres de la classe…

Tordus de rire, écroulés qu’ils étaient, les petits camarades ! (Il est vrai qu’à l’école, les occasions de rigoler sont tellement rares…) Devant toutes ces moqueries j’avais l’impression d’être un Martien en mission subversive tombé dans une école privée… (Oui, une école privée…privée surtout de… charité, oui)… et catholique avec ça.

Je crois que c’est là que j’ai compris que dans ce monde il y avait deux sortes de guerres : une que l’on fait avec des armes et l’autre que l’on pratique grâce à la ruse, la méchanceté et le mépris. Quand on ne peut pas lutter à armes égales, il n’y a qu’une solution : se retirer. Se condamner à l’exclusion volontaire en gardant le mutisme le plus complet. C’est ce que j’ai fait. Durant les récréations je me réfugiais discrètement dans un coin de la cour d’école en attendant le son libérateur de la cloche m’annonçant le retour en classe. La journée finie je rentrais vite à la maison afin de ne pas avoir à affronter l’ennemi. Au fond de moi, j’espérais que ça ne dure pas trop. Je souhaitais que mon passage à cette école – tout comme dans ce pays – (que moi j’avais rêvé autrement) - ne soit qu’un passage, qu’une courte transition.

À peu près tous les immigrants – à un moment ou à un autre - ont eu le même espoir : celui de retrouver un jour leur terre natale…

Au bout de deux semaines de cette « solitude volontaire », j’ai remarqué dans la cour, non loin de mon refuge habituel, un garçon solitaire qui ne semblait pas, lui non plus, se mêler aux autres. Sans oser me l’avouer, j’attendais désespérément quelqu’un comme lui… J’ai eu le pressentiment que nous pourrions être deux alliés. Deux ermites. Deux camarades. Des vrais. Deux contre tous les autres. J’ai donc fait les premiers pas pour l’approcher. Dans cette amitié qui commençait se mêlait quelque chose de doux, de réconfortant.

Après toutes ces années je garde encore un très beau souvenir de cette première confiance mutuelle ! Ouvrir son cœur à quelqu’un qui n’hésite pas à vous ouvrir le sien…

Cet ami s’appelle Jean-Louis. Quelque temps après avoir immigré au Québec je l’ai fait venir ici. Il s’est marié et a contribué au repeuplement de notre nouvelle patrie en y fondant une famille de 6 enfants ! Moi, j’en ai eu quatre !
J’ai la preuve maintenant qu’on trouve toujours quelqu’un sur notre route pour nous donner la main, pour nous faire la courte échelle. C’est à toi de le découvrir !

Le jour de ma mémorable dictée de 102 fautes, je me souviens être rentré chez moi humilié, la mort dans l’âme, rongé par la honte, les yeux en larmes. La vie m’avait paru soudainement plus vaine et la fraternité humaine… plus improbable que jamais !

Je me souviens avoir pris, à ce moment précis, une des plus importantes décisions de ma vie : celle de convertir ma honte en motivation. Convertir le désespoir et mon abattement en une occasion de devenir meilleur. Ce jour là, j’ai décidé que c’était pour moi une occasion rêvée de donner une leçon à tous ceux qui se sont moqués de moi… Comment ? Eh bien, tout simplement en devenant meilleur qu’eux ! C’est tout un programme ! Tu vas rire : mais je me suis juré de mettre toutes mes forces, toutes mes énergies, toutes mes prières pour apprendre le français de manière à le parler aussi bien et, si possible, encore mieux que les Français eux-mêmes !

J’étais nourri du désir d’être le meilleur, de dépasser, de surpasser les autres et finir par faire ainsi - par mes propres moyens - mon trou, ma petite place dans ma nouvelle patrie.

Ça devait être ça ma vengeance, à moi ! Une douce vengeance qui ne faisait de mal à personne.

Dans ma petite tête - je m’en souviens très bien – j’ai formulé une réplique déchirante pudiquement cachée sous la morsure de mon chagrin ravageur, une réplique qui n’était peut-être pas, comme tu pourras le constater, du « meilleur français », mais qui avait au moins l’avantage de ne pas manquer de clarté pour décrire parfaitement mon état d’esprit d’antan. Voilà ce que je me suis dit : « Plus tard, je parlerai plus mieux française que vous et je vous merdrai tous… et vous me direz merci d’avoir venu ! »

Eh bien, tu me croiras si tu le veux, mais, un an plus tard, oui, exactement douze mois après cette flamboyante et…mémorable dictée, je remportais le « deuxième prix de français » - non pas de ma classe, mais de TOUTE l’école St Pierre de Montrouge du XIVe arrondissement de Paris. Et pan !

Probablement le premier grand succès de ma vie, celui dont je suis le plus fier. En tous les cas, laisse-moi te dire qu’il n’y a pas une médaille, une décoration, pas une récompense, parmi toutes celles que j’ai reçues par la suite, qui m’a fait autant plaisir.

Pour marquer le coup on m’a remis un beau diplôme enluminé, ainsi qu’un superbe livre relié de couleur rouge, doré sur tranches, sur lequel était écrit : DE LA TERRE À LA LUNE . J’avais l’impression que le grand Jules Verne avait écrit ce livre spécialement pour moi. Le beau livre DE LA TERRE À LA LUNE couronnait parfaitement le chemin que je venais de parcourir.

Tu penses bien que ce livre je ne m’en suis jamais défait !

Si tu me le permets, je voudrais ajouter quelque chose à ce propos.

Par la suite, quand j’ai débarqué au Québec j’ai exercé plusieurs métiers (sans doute parce qu’en pratiquant plusieurs métiers simultanément je voulais avoir l’impression de vivre davantage, qui sait ?) En tous les cas j’ai toujours cherché à ne pas faire de ma vie quotidienne… une vie de tous les jours. Je suis donc devenu, journaliste, animateur, producteur et éditeur. Il n’y a sans doute jamais rien pour rien dans la vie. Figure-toi qu’au cours de mes 42 années d’éditeur j’ai publié plus de 2,000 titres, (tout un accouchement !) parmi lesquelles six manuscrits ORIGINAUX de nul autre que… le célèbre Jules Verne ! Des manuscrits qui furent découverts après la mort du grand écrivain et dont la prestigieuse Société Jules Verne de Paris a jugé bon de m’en confier, à moi, petit éditeur québécois, la publication exclusive pour le monde entier.

Je te gage que jamais personne n’a vraiment compris à quel point j’étais fier d’être devenu - (exactement 50 ans après avoir reçu mon prix) - « l’éditeur officiel » de ce même de Jules Verne. Cent ans après la mort du premier auteur que j’avais lu dans ma vie…

Je ne voudrais surtout pas que tu penses que je veux me vanter, que je te décris cet incident par orgueil, histoire de te prouver combien je suis bon et doué et que je mérite ton admiration. Ne crois surtout pas que je veuille m’ériger en « exemple » à imiter. Loin de moi cette idée. Je voulais simplement te signifier par là que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, je n’ai JAMAIS rien appris dans ma vie avec facilité ou seulement parce que j’avais, comme on dit un certain « talent ». Le peu que je sache aujourd’hui je l’ai acquis parce que j’avais une certaine aspiration, une détermination, un objectif que je voulais atteindre. Je pense que sans but dans la vie, on ne devient pas TOUT ce que l’on est… Par contre, lorsqu’on a un but, on se donne les possibilités de devenir ce que l’on SOUHAITE ÊTRE !

« Rien attendre de personne mais tout espérer de soi », a toujours été ma ligne de conduite. Et s’il m’est arrivé parfois de scier la branche sur laquelle j’étais perché ce n’était pas pour tomber, c’était pour me permettre de mieux m’envoler.

Henry Ford a dit : « Celui qui croit qu’il peut et celui qui croit qu’il ne peut pas ont tous les deux raison ! »

D’ailleurs, à ce propos, plus je prends de l’âge, plus je suis convaincu qu’il ne faut pas faire plus d’efforts pour réussir sa vie que pour la rater… (C’est tout aussi vrai pour les immigrants que pour les autres…)

Je peux te l’avouer, à toi, combien - en arrivant dans un nouveau pays – j’ai voulu rapidement ressembler aux autres. À l’école primaire, où je suis allé pour la première fois lorsque mes parents et moi avons immigré en France, tous mes petits copains avaient les cheveux noirs. J’étais le seul, l’unique blond de la classe. Des cheveux blonds des nordiques, blonds couleur de blé. Je n’avais donc pas besoin d’ouvrir la bouche pour que l’on voie, d’un seul coup d’œil, que, - comme on dit communément – « je n’étais pas de la place »« un rapporté », « un importé »… Un gars qui, - comme on ne se gênait pas de me le faire remarquer (avec la mesquinerie qui était propre à l’époque), - était « venu au pays pour prendre nos jobs et nous voler notre pain ».

Las d’attirer l’attention sur moi de façon aussi négative j’ai pris la résolution un jour de m’acheter une bouteille d’encre de Chine – tout ce qu’il y a de plus noir – et, sans rien dire à personne, (et surtout pas à mes parents), je me suis teint les cheveux « en douce » (si je puis dire), afin de devenir comme les autres. Ce que je t’écris là, je te le jure c’est la pure vérité !

Tu penses bien que je n’avais pas prévu le résultat. Une véritable catastrophe ! Bien pire que le jour de la mémorable dictée. Une fois de plus tout le monde a ri de moi à gorge déployée… Plutôt que d’entrer dans leurs rangs j’en étais donc éjecté de façon plutôt VOYANTE ! Pas seulement avec des cheveux noirs :… avec des idées noires, en prime ! Oh la HONTE ! J’te dis pas !

À propos de honte il me revient un autre petit souvenir que j’aimerais te raconter car il n’est pas rare qu’un immigrant ressente une gêne, une certaine honte de ne pas être comme tout le monde, d’avoir des coutumes différentes, des croyances différentes ou même d’avoir un accent différent des autres…

Lorsque je me suis retrouvé à l’école, ma première maîtresse (ça me fait tout drôle de dire « ma première maîtresse »)…donc, Mamzelle Bruyère, ma première maîtresse (puisqu’il faut appeler les choses par leur nom) – surnommée gentiment par les élèves « la Mémé », s’est beaucoup intéressée à moi. Ça me touchait profondément. Elle avait un grand cœur. Elle voulait tout savoir de ma famille, de mon pays, de la langue que je parlais – qui ne ressemblait à aucune autre… Donc, un jour, pour en connaître plus - comme elle savait que j’étais catholique - elle m’a demandé de lui réciter le Je vous salue Marie en lituanien.

Or, je savais, pour l’avoir rapidement remarqué qu’à Paris, si on ne voulait pas faire rire de soi il n’était pas recommandé de rouler les « r ». Il faut dire qu’étant dans l’incapacité de prononcer cette lettre à la manière française, c’est-à-dire en grasseyant, j’avais adopté une troisième solution : celle de supprimer radicalement les « r » de tous les mots.

Tu le sais toi aussi, quand on est immigrant on doit être débrouillard, avoir de l’imagination.

Voulant faire plaisir à la Mémé j’ai donc récité la prière en supprimant systématiquement tous les « r ». Un exercice périlleux qui a donné des résultats surprenants. Pour te donner une idée - si on devait le faire en français - la prière sonnerait comme suit :

« Je vous salue Ma-i pleine de ga-ce
Le seigneu est avec vous… Le foui de vos ent-ailles est béni »…

Tu vois le style ?

« C’est chantant, a remarqué la maîtresse. Et les mots me paraissent très doux. On dirait que dans ta langue il n’y a pas de « r ». Est-ce que je me trompe ? »

Par la suite, j’ai souhaité que la brave dame ne rencontre jamais de Lituanien sur sa route… Sinon : Sou-iez ! Pardon : Souriez !

Je ne connais rien de toi. Je ne sais pas si tu es noir ou si tu es blanc, si tu es catholique ou musulman. Tout ce que je sais c’est que tu es un immigrant. Il se peut même que tes parents fassent partie du groupe des « allophones » et qu’ils éprouvent quelque difficulté à apprendre le français. Il est donc fort probable qu’ils comptent sur toi pour assumer bien des charges. Tout un fardeau pour tes frêles épaules ! Certes, c’est beaucoup te demander mais tu verras, c’est très stimulant et, en fin de compte, pas mal valorisant. Ainsi motivé, tu parviendras, toi, à maîtriser la langue beaucoup plus rapidement.

Le choix t’appartient. Face à ta nouvelle vie, plongé dans ton nouvel environnement, tu peux soit prendre l’attitude du réfractaire, du rebelle, du dissident, te mettre en marge ou, au contraire, profiter de l’occasion qui t’est offerte pour affronter – l’esprit ouvert – tout ce qui se présente à toi. Les adultes appellent cela le processus de L’INTÉGRATION…. L’opération par laquelle une personne ou un groupe s’insère, s'incorpore à une collectivité, à un milieu. L’intégration n’exige aucunement d’un immigrant une renonciation à son identité d’origine, à sa culture, à ses croyances ou à sa langue.

En ce qui me concerne (mais c’est très très personnel), je préfère me comparer à une plante qui a été déracinée puis transplantée dans un sol qui n’est pas son sol naturel, dans un environnement qui n’est pas le sien, dans un climat étranger. Si la plante ne dessèche pas, si elle ne meurt pas, si elle survit et qu’elle parvient à poursuivre sa croissance, le terme employé par les botanistes pour décrire son succès est ACCLIMATÉ. Eh bien nous, pour toi comme moi, ON S’ACCLIMATE !

Sans doute parce qu’à mes yeux le terme « acclimaté » implique nécessairement une certaine douceur, des soins particuliers, une bienveillance, une attention spéciale, du doigté… et, pour les humains, comme pour les plantes : beaucoup d’amour !

Cela dit, au cours de ton « acclimatation », sois bien vigilent car tu devras nécessairement faire face à des obstacles, à des écueils, des tracas de toute sorte, à d’innombrables difficultés. Aucune épreuve ne te sera épargnée. L’indifférence, la moquerie, la critique, le racisme, le rejet…

Il faut savoir qu’on est toujours le juif, le nègre ou l’arabe du raciste que l’on croise sur notre route.

Nous vivons en ce moment – tu l’as sans doute constaté – une époque épique, une époque perturbée et pas très sécurisante.

Tiens, un exemple en passant : Au nom du principe de la laïcité, en France, (tu en as peut-être entendu parler) on interdit désormais le port du voile à l’école. Interdiction aux signes dits « ostensibles ». Comme je suis un grand amateur de dictionnaires, j’ai fouillé dans le mien et j’ai lu la définition suivante pour le mot « OSTENSIBLE ». « OSTENSIBLE » veut dire « qui peut être montré publiquement sans inconvénients »

Là, je t’avoue que je ne comprends pas très bien…

On n’a peut-être pas regardé dans le même dictionnaire ?

Allah, Jehova et Dieu merci ! pour l’instant, cette vague n’a pas encore atteint le Québec. Mais qui sait ?

En tous les cas, il y a des jours où je me dis qu’après avoir interdit le port du voile et du petit crucifix on va finir par interdire les autres signes ostensibles qui nous restent, c’est-à-dire les prénoms tels que Joseph, Marie, David et Mohamed… parce que porter ces prénoms religieux c’est tout comme porter le voile ou une petite croix à son cou, c’est aussi afficher publiquement son appartenance.

Ne ris pas, cette interdiction s’est déjà vue… (en Albanie je crois…) Mon Dieu que je suis content d’avoir choisi de vivre au Québec, contrée où la tolérance n’est pas encore un vain mot.

Bon, c’est vrai, ça n’a pas toujours été facile. Ce que j’ai trouvé de plus difficile ici au début, (je peux bien te le dire à toi), ce n’est pas d’avoir été rejeté quelquefois, c’est d’avoir senti que J’ÉTAIS DE TROP. À mon avis, c’est encore plus cruel…Et quand ça m’est arrivé j’avoue que j’ai eu beaucoup de peine mais… ça ne m’a pas découragé de continuer à espérer car ici, dans l’ensemble, les gens sont bons généreux et hospitaliers. Ils ont le cœur sur la main.

Il m’est arrivé quelquefois de tomber sur une personne ou deux qui m’a dit d’une façon un peu arrogante : « Mais…toi, tu n’es pas Québécois ! Tu n’es pas né ici ! »

Ça mon cher, c’est de la supériorité mal placée !

Il se peut qu’on te fasse cette remarque à toi aussi. Alors, je vais te dire comment clouer le bec à ces gens. Dis-leur simplement : « Oui, c’est vrai ! Je ne suis pas né ici, COMME VOUS, c’est-à-dire par hasard ! Moi, ce n’est pas par hasard, moi, c’est PAR CHOIX que je suis devenu Québécois ! »

À bien y penser, un être humain n’est rien d’autre qu’un HASARD qui se fait DESTIN.

À un moment donné j’avais pris l’habitude de faire savoir aux gens – (qui prisent particulièrement les étiquettes, les frontières et les passeports) – que ma chambre à coucher à moi c’était la terre tout entière.

Lorsqu’on me demandait : « D’où viens-tu ? Tu n’es pas d’ici… ! »

Je leur répondais : « Moi ? Je suis DU MONDE »…

Faut dire que depuis un certain temps on ne me le demande plus.

La télévision a toujours ça de bon…. On s’attend sans doute que je réplique « Souriez, on ne sait jamais ! »

On oublie souvent que CHOISIR ça signifie : élire, sélectionner, prendre de préférence parmi d’autres choix. Choisir, c’est renoncer à tout le reste !

Et puis, comme dit mon ami Victor-Lévy Beaulieu dans son livre L’HÉRITAGE : « Lorsqu’on ne choisit pas, on ne peut pas aimer ni les choses, ni les êtres. Au mieux peut-on les voir avec indifférence. »

Jean-Claude Germain, lui, a eu la gentillesse de me dire un jour ces mots qui ont eu pour moi, l’effet d’un baume. Je te les répète car ils s’appliquent aussi à toi. Il a dit :

« On peut naître Québécois partout dans le monde… mais on le découvre seulement quand on vient vivre au Québec. »

Et face à ceux qui te feront remarquer qu’ils ont une appartenance, un patrimoine, de la famille, des descendants; qu’ils connaissent, eux, leur arbre généalogique et que toi tu ne connais rien du tien, que tu n’as peut-être même pas d’arbre généalogique … Réponds-leur que si tu n’as pas besoin d’UN ARBRE … parce que toi, tu as… UNE FORÊT !

Cela dit, tu as toutes les raisons de te réjouir d’avoir été accueilli par le Québec car tu trouveras sur ton chemin, ici, (comme pour la plante) des gens qui n’oublieront jamais de t’arroser lorsque tu auras besoin d’eau, de te donner des vitamines de croissance sous la forme d’amitié, de respect et d’amour. Tu trouveras des copines et des copains ouverts, aimants, prévenants, attentionnés et accueillants. Tu trouveras des professeurs surtout. Des enseignants qui, à cause du métier qu’ils ont choisi, savent mieux que quiconque que, pour permettre à une plante transplantée de pousser, il faut d’abord l’aimer. Aimer, en se désarmant devant toi, au risque de devenir vulnérable afin de t’accueillir et de te connaître tel que tu es ! Si tu ouvres bien tes yeux et ton être, tu verras que la plupart des personnes sont disposées à créer avec toi des liens nécessaires. Elles sauront t’écouter et te donner l’importance que tu mérites. Les enseignants savent, par la formation qu’ils ont reçue, qu’aimer, ce n’est pas donner des richesses, c’est d’abord t’aider, toi, à découvrir tes propres richesses intérieures. Comme le dit Jean Vanier « Aimer c’est faire saisir à l’autre sa beauté, sa valeur, son importance, et toute la lumière qui existe en lui. »

Dur, dur métier que celui d’éducateur qui doit aider les jeunes à aller de l’avant vers leur monde d’adulte d’autant que chacun d’eux est différent.

Leur tâche est lourde car leurs gestes et leurs paroles sont pour « l’enfant différent », qu’est un enfant immigrant, comme l’eau de pluie qui fait germer les graines… Des graines que l’on ne voit pas encore parce qu’elles sont souterraines. S’il n’y a pas de pluie ou si elle est acide, les talents souterrains de l’enfant, dont ils ont la charge, resteront enfouis dans le sol.

Dans ton pays d’origine tu as sans doute entendu des contes universels pour enfants dans lesquels, notamment celui du VILAIN PETIT CANARD d’Andersen, où l’on nous montre combien les enfants souffrent d’être différents, de ne pas se sentir comme les autres. Cette différence ils la ressentent comme entraînant le rejet.

Dans ce conte le petit canard est tout gris alors que ses frères, eux, sont tout blancs. Il est pataud, maladroit alors que les autres sont agiles, gracieux. Si bien qu’il ne reste plus à notre vilain petit canard de s’enfuir loin des moqueries et à rêver du jour où il prendra sa revanche. (Ah! les 102 fautes de la dictée !)

On retrouve d’ailleurs le même thème dans Cendrillon, dans Blanche Neige, avec des variations, bien sûr, mais montrant toujours combien l’enfant est fragile, combien il a besoin de la valorisation des parents et des éducateurs pour investir avec amour son corps et toutes ses capacités.

Voilà pourquoi, (si tu me permets de te donner un autre conseil), pendant ton acclimatation, tu devrais être bien attentif aux paroles de tes professeurs. Ces paroles seront pour toi comme l’eau de pluie pour une plante qui a soif.
Ce paysage intérieur façonné par les adultes en général conditionnera en grande partie ta réussite ou ton échec, ta bonne adaptation, ton acclimatation au nouveau monde où tu vas désormais faire ta vie.

Cela dit, ne te gêne pas pour te comparer aux autres. Les comparaisons, quand on est jeune, sont normales, riches et je dirai nécessaires. Elles permettent de te situer, de marquer ton territoire. Face à d’autres enfants tu pourras prendre ta mesure et constater qu’en certains domaines tu domines et que dans d’autres, il te faudra ramer dur pour réussir. Tu seras étonné de voir combien les autres peuvent t’apporter.

Bon…mon pauvre ami, j’ai peur de t’ennuyer. Je sais que je m’égare. J’oublie que - pour l’instant – ce n’est pas ce qui te préoccupe personnellement. Revenons donc à nos moutons.

Je crois l’avoir écrit tout au début de ma lettre que pour moi il n’y a rien qui soit permanent et que l’on puisse tenir pour définitif. Par exemple, le jour où tu parviendras à maîtriser la langue française, il ne faudra pas croire que ta partie sera gagnée pour toujours et PARTOUT.

Il faut que tu le saches que l’on beau être quelque 100 millions à parler la belle langue française dans le monde, il arrive pourtant qu’on ne se comprenne pas toujours. Il y a parfois des mots qui – même s’ils sont français – n’ont pas la même signification ici qu’en France (et inversement).

Tiens, moi qui t’écris, je l’ai expérimenté à mes dépens en arrivant à Montréal. Je te raconte :

Un de mes premiers emplois a été « rédacteur commercial » au poste de radio CKVL (aujourd’hui disparu).

Un de mes clients, le magasin DUPUIS et FRÈRES, (aujourd’hui disparu, lui aussi), m’avait demandé de rédiger un texte pour annoncer une vente exceptionnelle de LAINE… pour tricoter (un passe-temps disparu également !)

À l’époque il y avait encore beaucoup de femmes qui tricotaient…

J’ai donc rédigé l’annonce suivante qui, je te le jure sur la tête de mon lit, a été lue au micro, EN DIRECT, par un annonceur dont je n’ai jamais oublié le nom. Il s’appelait Claude Séguin… (Disparu, lui aussi… C’est fou comme rien ne dure… hein ?)

Donc, je vais t’épargner de lire tout le texte de l’annonce. Je t’écris juste le début qui, crois-moi, a fait beaucoup de bruit à l’époque.

L’annonce commençait ainsi :

« Incroyable mais vrai, Mesdames Messieurs, Dupuis Frères vous offre aujourd’hui…écoutez bien : une pelote pour 25 cents ! Oui, j’ai bien dit : une pelote pour seulement 25 cents ! »

Ça… EN DIRECT, sur les ondes du poste qui était le plus écouté à l’époque !

L’annonceur (qui n’avait pas pris la prudence de lire le texte AVANT) s’est étouffé au micro… Cette bonne nouvelle, même incomplète, a eu pour effet d’attirer un véritable DÉLUGE de protestations à la station de radio. Pendant ce temps, une foule de gaillards en délire (pas nécessairement intéressés au tricotage) s’est ruée dans le magasin de la rue Sainte Catherine… Juste pour voir… (On peut dire que ce jour-là, chez Dupuis, il y a eu une grande queue à la porte…)

Sur le plan lexical je n’avais pas tort. En bon français (de France) on ne dit pas « balle de laine » on dit « pelote »… Le quiproquo involontaire était imputable au non-initié que j’étais alors aux différences entre le français de France et le français du Québec. Il est vrai que le français ayant cours d’un côté et de l’autre de l’Atlantique se ressemble à s’y méprendre mais il arrive que parfois il n’existe aucun rapport entre les mots dits et ce qu’ils devraient vouloir dire. Même vocabulaire, même syntaxe mais pas nécessairement même sens. Tant s’en faut.

Bon, je ne connais toujours pas grand-chose de toi puisque c’est moi qui t’écris…

Tu viens peut-être d’un pays où la tradition orale a une grande place. Peut-être que tes parents ne savent pas lire.

Peut-être bien que toi non plus tu ne sais pas encore bien lire. Peut-être que cette lettre que je t’écris c’est quelqu’un d’autre qui la lira pour toi ?

Pour bien s’acclimater, il faut pouvoir communiquer avec les autres. Dans ce sens l’écriture est un outil indispensable car L’ILLETTRISME c’est L’EXCLUSION !

Les analphabètes sont gravement perturbés et gênés dans leur vie quotidienne, dans leur vie professionnelle ainsi que dans leur épanouissement. Ils vivent l’exclusion doublement : par une participation réduite à la vie sociale, et par la carence de tout ce que l’écrit apporte de spécifique.

Pour écrire une lettre, trouver un emploi, signer un bail, s’orienter, il faut nécessairement savoir lire et, ne pas le savoir, nous EXCLUT même dans une société d’images comme la nôtre, inondée par l’omniprésence de la télévision, les clips rythmés, les films accrocheurs, les cassettes VHS, les DVD et l’informatique.

Lire est un entraînement. On apprend à lire en lisant ! Et c’est en lisant que se forge l’amour de la langue.

Autour de nous il y a malheureusement des gens qui ne savent pas lire. Mais il y en a aussi beaucoup qui le savent mais qui n’apprécient pas la lecture. Des gens qui ne lisent pas ou qui lisent très peu, vite, superficiellement. Malheureusement la production littéraire actuelle colle de plus en plus à ce type de lecture-survol. Puisqu’il faut lire vite, l’écrit fonctionne aussi à coups de clichés pour que le lecteur pressé les repère et les comprenne sans trop d’effort. Finalement, peu importe comment c’est écrit de toute façon c’est fade, désolant, ennuyeux, décourageant. La langue est appauvrie, artificielle, coupée de la magie des mots.

Prends toujours le temps de lire car le livre, vois-tu, c’est comme une partition musicale. En quinze minutes tu peux parcourir des yeux la partition d’une symphonie qui s’exécute normalement en deux heures. Mais comment en percevoir la musicalité si on le fait à la course ? La musique c’est la substance charnelle, vivante de la langue. Si tu lis trop vite, tu élimines la musique, les belles sonorités qui, elles aussi, ont un sens.

Le but de la lecture, ce n’est pas de connaître davantage de livres, mais de mieux connaître la vie.

L’écriture c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie de tous les jours. Tu remarqueras qu’à la télévision, lorsqu’ils veulent rendre une annonce publicitaire réellement efficace, ils impriment des mots. Sais-tu pourquoi ? C’est parce que les mots imprimés sont beaucoup plus efficaces. C’est prouvé : LIRE c’est CROIRE !

Lire enrichit le vocabulaire, délie l’imagination, procure de multiples connaissances, ouvre des perspectives dans de nombreux domaines : monde contemporain, passé historique, découverte de vies et de pays et dans ton cas pour apprendre comment vivent les gens du Québec, ta nouvelle patrie.

Il est faux de croire que tu n’as qu’une vie à vivre. Si tu sais lire, grâce aux livres, tu pourras vivre autant d’autres vies et… autant de sortes de vies que tu le voudras…

Pardonne-moi d’avoir été un peu long. Je me souviens soudain que Boileau disait : « Qui ne sut se borner, ne sut jamais écrire… ! »

Je terminerai donc ma lettre là-dessus.

Je te prie d’agréer, mon cher ami, l’expression de mes sentiments d’espoir en l’avenir : en TON AVENIR !

Signé : Alain Stanké, « l’essouché ».

P. S. :

Je voudrais juste te dire qu’ALAIN STANKÉ ce n’est pas mon vrai nom. J’ai pourtant vécu sous ce faux nom la plus grande partie de ma vie. Je peux bien te le dire à toi, ( et ça va sûrement te faire sourire), mais mon vrai nom – (témoin de mes origines) – celui qui est toujours inscrit dans mon passeport canadien, c’est :

ALOYZAS-VYTAS STANKEVICIUS.

Il est vraiment imprononçable…

Crois-moi : on ne renouvelle pas le monde, mon garçon !

On s’adapte !

On s’acclimate !

 
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