Mon cher ami,
Permets-moi de t’appeler « ami »
car, moi aussi, j’ai immigré et… pas qu’une
fois ! Je crois donc, que ce que tu vis en ce moment,
ne m’est pas totalement étranger. Je me présente :
je suis venu au monde en Lituanie, un pays de l’Europe
de l’Est, au bord de la mer Baltique, au sein d’une
famille bien nantie.
Dans mon pays, mon père jouissait d’une
grande réputation. Notre maison était un vaste
domaine où s’affairaient jardiniers, cuisiniers,
gouvernante, femmes de chambre et toute une armée de
serviteurs qu’on ne voit plus aujourd’hui que
dans les vieux films. Nous étions « à
l’aise » au point de ne jamais aller à
l’église avec les mêmes vêtements
deux dimanches de suite.
« Le bonheur mur à mur ».
Mais un jour, tout s’est écroulé.
À l’âge de cinq ans je me suis retrouvé
brutalement sur un peloton d’exécution, avec
un soldat russe qui me pointait son fusil dans le dos. Mais
je n’ai pas eu peur. Mais ne pense surtout pas que c’était
de la bravoure ! Mais non, c’était normal :
figure-toi que je n’avais jamais vu de fusil de ma vie.
Je ne savais même pas à quoi ça pouvait
servir ?
Sauvé par miracle j’ai voulu
revenir à la maison… mais là : PROBLÈME !
On n’avait plus de maison. Fini. Terminé. Bonjour
la cuisinière, adieu le chauffeur privé et bye-bye
le jardinier ! Par les jours qui ont suivi, il a fallu
vivre dans la clandestinité et pour survivre, trouver
de quoi manger en fouillant dans les poubelles.
C’est à ce moment précis
de ma vie que j’ai compris que jamais rien – sur
cette terre – n’est permanent. Rien n’est
jamais définitif ! Tout ce qui nous arrive de
bon, comme tout ce qui nous arrive de pénible. J’ai
aussi appris ce que signifiait : être un « ex »…
Cet « ex », si l’étymologie
a un sens, signifie que l’on a quitté un état
ou un lieu pour un autre.
L’EXILÉ, tout
comme L’EXPATRIÉ, a quitté
sa chère patrie.
L’EXPULSÉ ou
L’EXPROPRIÉ ont quitté,
de force, un endroit où ils seraient bien restés,
au chaud.
L’EXCLUS – (un
état que j’ai aussi bien connu) – a été
chassé de la société, du confort, de
la sécurité, de l’abondance, du travail
et des loisirs. Expulsé, en quelque sorte, d’une
vie paisible, d’une vie normale. Éloigné
d’un lieu où l’existence est simplement
humaine.
Je ne voudrais pas t’ennuyer dans ma
lettre, en te racontant ma vie dans tous ses détails.
À ce chapitre tu en as probablement autant à
dire que moi. Mais puisqu’on est entre nous, je peux
te faire une confidence : figure-toi qu’il n’y
a rien que je déteste plus que de raconter mon passé.
Je préfère parler d’avenir.
Après tout : On ne SUBIT pas
l’avenir, ON LE FAIT !
Mais, exceptionnellement – aujourd’hui
– juste pour toi, je veux bien raconter très
brièvement quelques événements qui ont
jalonné mon parcours. Ils pourront peut-être
te servir de réflexion au tien.
Tout au long de ma vie (et cela depuis mon
tout jeune âge) j’ai été affublé,
tour à tour, de divers vocables.
EXPROPRIÉ, EXPULSÉ, INTERNÉ,
EXCLUS, ÉTRANGER, (en passant : « SALE
ÉTRANGER »), IMPORTÉ, INDÉSIRABLE,
PRISONNIER, ÉMIGRÉ, « D.P »
- c’est-à-dire : « displaced
person », PERSONNE DÉPLACÉE, APATRIDE
(oui, quelqu’un qui n’a pas de passeport parce
qu’il n’a plus de pays), EN ATTENTE DE STATUT,
IMMIGRÉ, NÉO-CANADIEN, NÉO-QUÉBÉCOIS
puis : QUÉBÉCOIS…PAS DE SOUCHE !
PAS DE SOUCHE c’est-à-dire un « essouché ».
Oui, toi et moi nous sommes des « ESSOUCHÉS ».
On dirait que la société adore
nous cataloguer, nous étiqueter comme si nous étions
de vulgaires objets.
Tu sais comment ça se passe…
on est nécessairement classé comme CATHOLIQUE,
MUSULMAN, PROTESTANT ou JUIF…BLOQUISTE, PÉQUISTE,
LIBÉRAL, ABSTENTIONNISTE, APARTISTE ou DÉFUSIONNISTE.
Un bon conseil en passant : ne t’attarde
pas sur les qualificatifs dont on va t’affubler. Prends
bien soin de bien te connaître et d’être
avant tout, TOI-MÊME ! Une spécificité
culturelle à toi tout seul. Ne rentre surtout pas dans
aucun moule. Navigue entre les cultures – la tienne
d’origine et celle de ton pays d’adoption. Prends
le meilleur de chacune et laisse tomber le reste. Voyage allègrement
avec les gens qui te transportent dans leur vie, dans leur
identité. Intéresse-toi à eux, délecte-toi,
fonds-toi, découvre, apprends, remercie la chance qui
t’est donnée de vivre dans un pays libre où,
(malgré ce que peuvent en dire quelques petits esprits
chagrins) TOUT EST ENCORE POSSIBLE. Une terre d’accueil
où tu pourras choisir ton destin dans la mesure où
tu seras prêt à y mettre les efforts voulus,
une nouvelle patrie où tu pourras réussir si
seulement tu poursuis ton but sans relâche et si tu
t’en donnes la peine. Ouvre-toi. Ose les vraies communications,
celles du cœur, les communications qui établissent
des relations, celles qui créent des liens.
Je te souhaite de tout cœur, mon cher
ESSOUCHÉ, de trouver sur ton chemin des Professeurs
droits et solides pour te donner la main quand tu auras peur,
quand tu trembleras et qui accepteront de la lâcher
quand tu seras prêt à t’envoler de tes
propres ailes.
Il n’est pas donné à tout
le monde, tu sais, d’être immigrant. Dans tous
les cas, ça prend beaucoup de sacrifices, du courage
et de la détermination.
J’ignore, bien sûr, dans quelles
circonstances tu as fini par atterrir au Québec. Je
ne sais pas si tes parents ont quitté votre terre natale
de force ou s’ils l’ont quittée volontairement
dans le but d’améliorer le sort économique
de votre famille, de retrouver la dignité et la liberté
que seuls les régimes démocratiques peuvent
assurer. En prenant cette décision ils ont sûrement
consenti à faire de très gros sacrifices parce
qu’ils voulaient que ta vie à toi ait de meilleures
chances de s’épanouir ici que dans le pays où
tu es né.
Peut-être que chez toi, là d’où
tu viens, règne la faim, la guerre, la violence, l’intolérance,
la persécution ? Peut-être, que l’horizon
y est bouché et qu’il n’y a plus rien à
y espérer ?
Je suis sûr que tu y étais attaché
quand même.
Pourquoi donc faut-il toujours quitter ce
que nous aimons ?
Mais, à la limite cela n’a pas
peut-être pas d’importance puisque, dans un cas
comme dans l’autre, pour le reste de ta vie tu seras
à jamais un DÉRACINÉ.
Rassure-toi ! Tu n’es pas moins
bon que les autres pour autant !
Face à ton nouveau cadre de vie, face
aux autres, face aux nouvelles habitudes que tu vas devoir
adopter maintenant, souviens-toi toujours que les gens ont
TOUS quelque chose en commun : ILS SONT TOUS DIFFÉRENTS
même dans leur propre pays, celui qu’ils n’ont
jamais quitté… Tu ne dois donc jamais avoir honte
de ce que tu es. Il n’y a pas de déshonneur à
venir d’où l’on vient et à être
ce que l’on est.
Les milliards de visages différents
de cette terre ont TOUS le même fleuve pour miroir.
La voix, l’ouïe, la vue, l’union
des sexes, la naissance et la mort sont similaires POUR TOUS
LES HOMMES (et quand je dis les HOMMES j’embrasse
aussi les femmes !!!) que l’on soit blanc ou
noir, catholique, protestant, musulman ou… incroyant.
Laure Conan, auteur québécoise,
disait : « On ne doit jamais avoir honte
de ses origines. C’est ça qui fait la force d’un
peuple ! »
De son côté, l’auteur de
l’ÉTRANGER, Albert Camus trouvait impensable
que l’on puisse souhaiter transformer l’espèce
humaine en un seul peuple indiscernable. Nous ne sommes tout
de même pas des fourmis ! « L’unité
ne signifie pas la totalité mais son contraire, disait-il.
C’est l’exaltation des différences. Tu
n’es pas moi, mais tu es mon égal. Ta
différence m’est nécessaire car
elle m’enrichit. »
En effet, chacun de nous est différent,
exceptionnel, unique et incomparable ! Personne au monde
ne peut acquérir ta somme de talents, d’idées,
d’aptitudes ou d’émotions. Personne au
monde n’a ton apparence, ni la mienne. Personne, nulle
part, ne parle, ne rit, ne marche et ne fait les choses comme
toi ou moi.
Être différent, ce n’est
pas être mieux ou moins bien. Être différent,
c’est prendre conscience de ses talents et de ses manques.
C’est aussi reconnaître combien les autres nous
sont précieux avec leurs différences qui éclairent
les nôtres.
Je crois finalement qu’on n’existe
que si on est différent. C’est peut-être
ça, la définition de l’existence ?
Lorsqu’on arrive à reconnaître
l’existence des différences physiques et culturelles
chez nous-mêmes et chez les autres on comprend alors
qu’on peut-être beau en mesurant 6 pieds
tout comme en mesurant 5 pieds, qu’on peut accepter
d’avoir des cheveux blonds, d’avoir la peau noire
ou blanche, qu’on n’a pas à avoir honte
d’avoir de grands pieds (ou des doigts comme moi), qu’on
peut vénérer la Sainte Vierge ou le Coran.
L’auteur du Petit Prince, Antoine de
Saint- Exupéry dit, en parlant de la différence :
« Si je diffère de toi, loin de te
léser, je T’AUGMENTE ».
J’ai la présomption, l’outrecuidance,
moi, de vouloir retoucher cette célèbre citation
et, au lieu de dire; « Si je diffère
de toi, loin de te léser, JE T’AUGMENTE…
», j’aimerais plutôt dire : « Si
je diffère de toi, loin de te léser, JE
M’AUGMENTE ! »
Oui, il n’y a pas de honte à
avoir car quoi qu’on te dise, quoi qu’on te fasse
sentir, tu seras ce que les autres vont partager avec toi,
de même que les autres seront ce que tu voudras bien
leur donner.
Il y a du bon et du mauvais partout. À
toi de choisir ce qui te convient le mieux.
Je sais d’expérience que lorsqu’on
immigre dans un pays (où l’on n’est pas
nécessairement conforme aux autres) on peut se sentir
inconfortable. On a peur de déplaire, on a peur de
ne pas faire comme tout le monde parce qu’on ne sait
pas, on ne connaît pas tout.
Tiens, moi qui t’écris, lorsque
je suis arrivée en France, tout de suite après
la guerre, je n’avais que onze ans. Je ne parlais pas
un traître mot de français. Je parlais (survie
oblige), le lituanien, le polonais, le russe et l’allemand
… mais, tu te doutes bien qu’en France, toutes
ces langues ne m’étaient pas très utiles.
Les petits Français n’allaient tout de même
pas les apprendre juste pour me faire plaisir, histoire de
me faciliter les communications. Normal : ce
n’est pas aux autres de faire l’effort,
c’est à nous !
À l’école primaire, lorsque
j’ai fait ma première dictée en français,
une malheureuse petite dictée d’une page, j’ai
récolté 102 fautes. Un record sans doute
jamais égalé depuis… C’ÉTAIT
LA HONTE ! Tu imagines bien que mes petits copains ne
se sont pas gênés pour rire de moi : le
petit étranger… le seul blond aux yeux bleus
qui avait réussi à battre le record des pires
cancres de la classe…
Tordus de rire, écroulés qu’ils
étaient, les petits camarades ! (Il est vrai qu’à
l’école, les occasions de rigoler sont tellement
rares…) Devant toutes ces moqueries j’avais l’impression
d’être un Martien en mission subversive tombé
dans une école privée… (Oui, une école
privée…privée surtout de… charité,
oui)… et catholique avec ça.
Je crois que c’est là que j’ai
compris que dans ce monde il y avait deux sortes de guerres :
une que l’on fait avec des armes et l’autre que
l’on pratique grâce à la ruse, la méchanceté
et le mépris. Quand on ne peut pas lutter à
armes égales, il n’y a qu’une solution :
se retirer. Se condamner à l’exclusion volontaire
en gardant le mutisme le plus complet. C’est ce que
j’ai fait. Durant les récréations je me
réfugiais discrètement dans un coin de la cour
d’école en attendant le son libérateur
de la cloche m’annonçant le retour en classe.
La journée finie je rentrais vite à la maison
afin de ne pas avoir à affronter l’ennemi. Au
fond de moi, j’espérais que ça ne dure
pas trop. Je souhaitais que mon passage à cette école
– tout comme dans ce pays – (que moi j’avais
rêvé autrement) - ne soit qu’un passage,
qu’une courte transition.
À peu près tous les immigrants
– à un moment ou à un autre - ont eu le
même espoir : celui de retrouver un jour leur terre
natale…
Au bout de deux semaines de cette « solitude
volontaire », j’ai remarqué dans la
cour, non loin de mon refuge habituel, un garçon solitaire
qui ne semblait pas, lui non plus, se mêler aux autres.
Sans oser me l’avouer, j’attendais désespérément
quelqu’un comme lui… J’ai eu le pressentiment
que nous pourrions être deux alliés. Deux ermites.
Deux camarades. Des vrais. Deux contre tous les autres. J’ai
donc fait les premiers pas pour l’approcher. Dans cette
amitié qui commençait se mêlait quelque
chose de doux, de réconfortant.
Après toutes ces années je
garde encore un très beau souvenir de cette première
confiance mutuelle ! Ouvrir son cœur à quelqu’un
qui n’hésite pas à vous ouvrir le sien…
Cet ami s’appelle Jean-Louis. Quelque
temps après avoir immigré au Québec je
l’ai fait venir ici. Il s’est marié et
a contribué au repeuplement de notre nouvelle patrie
en y fondant une famille de 6 enfants ! Moi, j’en
ai eu quatre !
J’ai la preuve maintenant qu’on trouve toujours
quelqu’un sur notre route pour nous donner la main,
pour nous faire la courte échelle. C’est à
toi de le découvrir !
Le jour de ma mémorable dictée
de 102 fautes, je me souviens être rentré
chez moi humilié, la mort dans l’âme, rongé
par la honte, les yeux en larmes. La vie m’avait paru
soudainement plus vaine et la fraternité humaine…
plus improbable que jamais !
Je me souviens avoir pris, à ce moment
précis, une des plus importantes décisions de
ma vie : celle de convertir ma honte en motivation. Convertir
le désespoir et mon abattement en une occasion de devenir
meilleur. Ce jour là, j’ai décidé
que c’était pour moi une occasion rêvée
de donner une leçon à tous ceux qui se sont
moqués de moi… Comment ? Eh bien, tout simplement
en devenant meilleur qu’eux ! C’est tout
un programme ! Tu vas rire : mais je me suis juré
de mettre toutes mes forces, toutes mes énergies, toutes
mes prières pour apprendre le français de manière
à le parler aussi bien et, si possible, encore mieux
que les Français eux-mêmes !
J’étais nourri du désir
d’être le meilleur, de dépasser, de surpasser
les autres et finir par faire ainsi - par mes propres moyens
- mon trou, ma petite place dans ma nouvelle patrie.
Ça devait être ça ma
vengeance, à moi ! Une douce vengeance qui ne
faisait de mal à personne.
Dans ma petite tête - je m’en
souviens très bien – j’ai formulé
une réplique déchirante pudiquement cachée
sous la morsure de mon chagrin ravageur, une réplique
qui n’était peut-être pas, comme tu pourras
le constater, du « meilleur français »,
mais qui avait au moins l’avantage de ne pas manquer
de clarté pour décrire parfaitement mon état
d’esprit d’antan. Voilà ce que je me suis
dit : « Plus tard, je parlerai
plus mieux française que vous et je vous merdrai
tous… et vous me direz merci d’avoir venu ! »
Eh bien, tu me croiras si tu le veux, mais,
un an plus tard, oui, exactement douze mois après cette
flamboyante et…mémorable dictée, je remportais
le « deuxième prix de français »
- non pas de ma classe, mais de TOUTE l’école
St Pierre de Montrouge du XIVe arrondissement
de Paris. Et pan !
Probablement le premier grand succès
de ma vie, celui dont je suis le plus fier. En tous les cas,
laisse-moi te dire qu’il n’y a pas une médaille,
une décoration, pas une récompense, parmi toutes
celles que j’ai reçues par la suite, qui m’a
fait autant plaisir.
Pour marquer le coup on m’a remis un
beau diplôme enluminé, ainsi qu’un superbe
livre relié de couleur rouge, doré sur tranches,
sur lequel était écrit : DE LA TERRE À
LA LUNE . J’avais l’impression que le grand Jules
Verne avait écrit ce livre spécialement pour
moi. Le beau livre DE LA TERRE À LA LUNE couronnait
parfaitement le chemin que je venais de parcourir.
Tu penses bien que ce livre je ne m’en
suis jamais défait !
Si tu me le permets, je voudrais ajouter quelque
chose à ce propos.
Par la suite, quand j’ai débarqué
au Québec j’ai exercé plusieurs métiers
(sans doute parce qu’en pratiquant plusieurs métiers
simultanément je voulais avoir l’impression de
vivre davantage, qui sait ?) En tous les cas j’ai
toujours cherché à ne pas faire de ma vie quotidienne…
une vie de tous les jours. Je suis donc devenu, journaliste,
animateur, producteur et éditeur. Il n’y a sans
doute jamais rien pour rien dans la vie. Figure-toi qu’au
cours de mes 42 années d’éditeur
j’ai publié plus de 2,000 titres, (tout
un accouchement !) parmi lesquelles six manuscrits ORIGINAUX
de nul autre que… le célèbre Jules Verne !
Des manuscrits qui furent découverts après la
mort du grand écrivain et dont la prestigieuse Société
Jules Verne de Paris a jugé bon de m’en confier,
à moi, petit éditeur québécois,
la publication exclusive pour le monde entier.
Je te gage que jamais personne n’a vraiment
compris à quel point j’étais fier d’être
devenu - (exactement 50 ans après avoir reçu
mon prix) - « l’éditeur officiel »
de ce même de Jules Verne. Cent ans après la
mort du premier auteur que j’avais lu dans ma vie…
Je ne voudrais surtout pas que tu penses que
je veux me vanter, que je te décris cet incident par
orgueil, histoire de te prouver combien je suis bon et doué
et que je mérite ton admiration. Ne crois surtout pas
que je veuille m’ériger en « exemple »
à imiter. Loin de moi cette idée. Je voulais
simplement te signifier par là que, contrairement à
ce qu’on pourrait croire, je n’ai JAMAIS rien
appris dans ma vie avec facilité ou seulement parce
que j’avais, comme on dit un certain « talent ».
Le peu que je sache aujourd’hui je l’ai acquis
parce que j’avais une certaine aspiration, une détermination,
un objectif que je voulais atteindre. Je pense que sans but
dans la vie, on ne devient pas TOUT ce que l’on est…
Par contre, lorsqu’on a un but, on se donne les possibilités
de devenir ce que l’on SOUHAITE ÊTRE !
« Rien attendre de personne
mais tout espérer de soi », a toujours
été ma ligne de conduite. Et s’il m’est
arrivé parfois de scier la branche sur laquelle j’étais
perché ce n’était pas pour tomber, c’était
pour me permettre de mieux m’envoler.
Henry Ford a dit : « Celui
qui croit qu’il peut et celui qui croit qu’il
ne peut pas ont tous les deux raison ! »
D’ailleurs, à ce propos, plus
je prends de l’âge, plus je suis convaincu qu’il
ne faut pas faire plus d’efforts pour réussir
sa vie que pour la rater… (C’est tout aussi vrai
pour les immigrants que pour les autres…)
Je peux te l’avouer, à toi,
combien - en arrivant dans un nouveau pays – j’ai
voulu rapidement ressembler aux autres. À l’école
primaire, où je suis allé pour la première
fois lorsque mes parents et moi avons immigré en France,
tous mes petits copains avaient les cheveux noirs. J’étais
le seul, l’unique blond de la classe. Des cheveux blonds
des nordiques, blonds couleur de blé. Je n’avais
donc pas besoin d’ouvrir la bouche pour que l’on
voie, d’un seul coup d’œil, que, - comme
on dit communément – « je n’étais
pas de la place »… « un
rapporté », « un importé »…
Un gars qui, - comme on ne se gênait pas de me le faire
remarquer (avec la mesquinerie qui était propre à
l’époque), - était « venu
au pays pour prendre nos jobs et nous voler notre pain ».
Las d’attirer l’attention sur
moi de façon aussi négative j’ai pris
la résolution un jour de m’acheter une bouteille
d’encre de Chine – tout ce qu’il y a de
plus noir – et, sans rien dire à personne, (et
surtout pas à mes parents), je me suis teint les cheveux
« en douce » (si je puis dire), afin
de devenir comme les autres. Ce que je t’écris
là, je te le jure c’est la pure vérité !
Tu penses bien que je n’avais pas prévu
le résultat. Une véritable catastrophe !
Bien pire que le jour de la mémorable dictée.
Une fois de plus tout le monde a ri de moi à gorge
déployée… Plutôt que d’entrer
dans leurs rangs j’en étais donc éjecté
de façon plutôt VOYANTE ! Pas seulement
avec des cheveux noirs :… avec des idées
noires, en prime ! Oh la HONTE ! J’te dis
pas !
À propos de honte il me revient un
autre petit souvenir que j’aimerais te raconter car
il n’est pas rare qu’un immigrant ressente une
gêne, une certaine honte de ne pas être comme
tout le monde, d’avoir des coutumes différentes,
des croyances différentes ou même d’avoir
un accent différent des autres…
Lorsque je me suis retrouvé à
l’école, ma première maîtresse (ça
me fait tout drôle de dire « ma première
maîtresse »)…donc, Mamzelle Bruyère,
ma première maîtresse (puisqu’il faut appeler
les choses par leur nom) – surnommée gentiment
par les élèves « la Mémé »,
s’est beaucoup intéressée à moi.
Ça me touchait profondément. Elle avait un grand
cœur. Elle voulait tout savoir de ma famille, de mon
pays, de la langue que je parlais – qui ne ressemblait
à aucune autre… Donc, un jour, pour en connaître
plus - comme elle savait que j’étais catholique
- elle m’a demandé de lui réciter le Je
vous salue Marie en lituanien.
Or, je savais, pour l’avoir rapidement
remarqué qu’à Paris, si on ne voulait
pas faire rire de soi il n’était pas recommandé
de rouler les « r ». Il faut dire qu’étant
dans l’incapacité de prononcer cette lettre à
la manière française, c’est-à-dire
en grasseyant, j’avais adopté une troisième
solution : celle de supprimer radicalement les « r »
de tous les mots.
Tu le sais toi aussi, quand on est immigrant
on doit être débrouillard, avoir de l’imagination.
Voulant faire plaisir à la Mémé
j’ai donc récité la prière en supprimant
systématiquement tous les « r ».
Un exercice périlleux qui a donné des résultats
surprenants. Pour te donner une idée - si on devait
le faire en français - la prière sonnerait comme
suit :
« Je vous salue Ma-i
pleine de ga-ce
Le seigneu est avec vous… Le foui
de vos ent-ailles est béni »…
Tu vois le style ?
« C’est chantant, a
remarqué la maîtresse. Et les mots me paraissent
très doux. On dirait que dans ta langue il n’y
a pas de « r ». Est-ce que je me trompe ? »
Par la suite, j’ai souhaité
que la brave dame ne rencontre jamais de Lituanien sur sa
route… Sinon : Sou-iez ! Pardon :
Souriez !
Je ne connais rien de toi. Je ne sais pas
si tu es noir ou si tu es blanc, si tu es catholique ou musulman.
Tout ce que je sais c’est que tu es un immigrant. Il
se peut même que tes parents fassent partie du groupe
des « allophones » et qu’ils éprouvent
quelque difficulté à apprendre le français.
Il est donc fort probable qu’ils comptent sur toi pour
assumer bien des charges. Tout un fardeau pour tes frêles
épaules ! Certes, c’est beaucoup te demander
mais tu verras, c’est très stimulant et, en fin
de compte, pas mal valorisant. Ainsi motivé, tu parviendras,
toi, à maîtriser la langue beaucoup plus rapidement.
Le choix t’appartient. Face à
ta nouvelle vie, plongé dans ton nouvel environnement,
tu peux soit prendre l’attitude du réfractaire,
du rebelle, du dissident, te mettre en marge ou, au contraire,
profiter de l’occasion qui t’est offerte pour
affronter – l’esprit ouvert – tout ce qui
se présente à toi. Les adultes appellent cela
le processus de L’INTÉGRATION…. L’opération
par laquelle une personne ou un groupe s’insère,
s'incorpore à une collectivité, à un
milieu. L’intégration n’exige aucunement
d’un immigrant une renonciation à son identité
d’origine, à sa culture, à ses croyances
ou à sa langue.
En ce qui me concerne (mais c’est très
très personnel), je préfère me comparer
à une plante qui a été déracinée
puis transplantée dans un sol qui n’est pas son
sol naturel, dans un environnement qui n’est pas le
sien, dans un climat étranger. Si la plante ne dessèche
pas, si elle ne meurt pas, si elle survit et qu’elle
parvient à poursuivre sa croissance, le terme employé
par les botanistes pour décrire son succès est
ACCLIMATÉ. Eh bien nous, pour toi comme moi, ON
S’ACCLIMATE !
Sans doute parce qu’à mes yeux
le terme « acclimaté » implique
nécessairement une certaine douceur, des soins particuliers,
une bienveillance, une attention spéciale, du doigté…
et, pour les humains, comme pour les plantes : beaucoup
d’amour !
Cela dit, au cours de ton « acclimatation »,
sois bien vigilent car tu devras nécessairement faire
face à des obstacles, à des écueils,
des tracas de toute sorte, à d’innombrables difficultés.
Aucune épreuve ne te sera épargnée. L’indifférence,
la moquerie, la critique, le racisme, le rejet…
Il faut savoir qu’on est toujours le
juif, le nègre ou l’arabe du raciste que l’on
croise sur notre route.
Nous vivons en ce moment – tu l’as
sans doute constaté – une époque épique,
une époque perturbée et pas très sécurisante.
Tiens, un exemple en passant : Au nom
du principe de la laïcité, en France, (tu en as
peut-être entendu parler) on interdit désormais
le port du voile à l’école. Interdiction
aux signes dits « ostensibles ».
Comme je suis un grand amateur de dictionnaires, j’ai
fouillé dans le mien et j’ai lu la définition
suivante pour le mot « OSTENSIBLE ».
« OSTENSIBLE » veut dire « qui
peut être montré publiquement
sans inconvénients »…
Là, je t’avoue que je ne comprends
pas très bien…
On n’a peut-être pas regardé
dans le même dictionnaire ?
Allah, Jehova et Dieu merci ! pour l’instant,
cette vague n’a pas encore atteint le Québec.
Mais qui sait ?
En tous les cas, il y a des jours où
je me dis qu’après avoir interdit le port du
voile et du petit crucifix on va finir par interdire les autres
signes ostensibles qui nous restent, c’est-à-dire
les prénoms tels que Joseph, Marie, David et Mohamed…
parce que porter ces prénoms religieux c’est
tout comme porter le voile ou une petite croix à son
cou, c’est aussi afficher publiquement son appartenance.
Ne ris pas, cette interdiction s’est
déjà vue… (en Albanie je crois…)
Mon Dieu que je suis content d’avoir choisi de vivre
au Québec, contrée où la tolérance
n’est pas encore un vain mot.
Bon, c’est vrai, ça n’a
pas toujours été facile. Ce que j’ai trouvé
de plus difficile ici au début, (je peux bien te le
dire à toi), ce n’est pas d’avoir été
rejeté quelquefois, c’est d’avoir senti
que J’ÉTAIS DE TROP. À mon avis, c’est
encore plus cruel…Et quand ça m’est arrivé
j’avoue que j’ai eu beaucoup de peine mais…
ça ne m’a pas découragé de continuer
à espérer car ici, dans l’ensemble, les
gens sont bons généreux et hospitaliers. Ils
ont le cœur sur la main.
Il m’est arrivé quelquefois de
tomber sur une personne ou deux qui m’a dit d’une
façon un peu arrogante : « Mais…toi,
tu n’es pas Québécois ! Tu n’es
pas né ici ! »
Ça mon cher, c’est de la supériorité
mal placée !
Il se peut qu’on te fasse cette remarque
à toi aussi. Alors, je vais te dire comment clouer
le bec à ces gens. Dis-leur simplement : « Oui,
c’est vrai ! Je ne suis pas né ici, COMME
VOUS, c’est-à-dire par hasard !
Moi, ce n’est pas par hasard, moi,
c’est PAR CHOIX que je suis devenu
Québécois ! »
À bien y penser, un être humain
n’est rien d’autre qu’un HASARD qui se fait
DESTIN.
À un moment donné j’avais
pris l’habitude de faire savoir aux gens – (qui
prisent particulièrement les étiquettes, les
frontières et les passeports) – que ma chambre
à coucher à moi c’était la terre
tout entière.
Lorsqu’on me demandait : « D’où
viens-tu ? Tu n’es pas d’ici… ! »
Je leur répondais :
« Moi ? Je suis DU MONDE »…
Faut dire que depuis un certain temps on
ne me le demande plus.
La télévision a toujours ça
de bon…. On s’attend sans doute que je réplique
« Souriez, on ne sait jamais ! »
On oublie souvent que CHOISIR ça signifie :
élire, sélectionner, prendre de préférence
parmi d’autres choix. Choisir, c’est renoncer
à tout le reste !
Et puis, comme dit mon ami Victor-Lévy
Beaulieu dans son livre L’HÉRITAGE :
« Lorsqu’on ne choisit pas, on ne peut
pas aimer ni les choses, ni les êtres. Au mieux peut-on
les voir avec indifférence. »
Jean-Claude Germain, lui, a eu la gentillesse
de me dire un jour ces mots qui ont eu pour moi, l’effet
d’un baume. Je te les répète car ils s’appliquent
aussi à toi. Il a dit :
« On peut naître Québécois
partout dans le monde… mais on le découvre seulement
quand on vient vivre au Québec. »
Et face à ceux qui te feront remarquer
qu’ils ont une appartenance, un patrimoine, de la famille,
des descendants; qu’ils connaissent, eux, leur arbre
généalogique et que toi tu ne connais rien du
tien, que tu n’as peut-être même pas d’arbre
généalogique … Réponds-leur que
si tu n’as pas besoin d’UN ARBRE
… parce que toi, tu as… UNE FORÊT !
Cela dit, tu as toutes les raisons de te réjouir
d’avoir été accueilli par le Québec
car tu trouveras sur ton chemin, ici, (comme pour la plante)
des gens qui n’oublieront jamais de t’arroser
lorsque tu auras besoin d’eau, de te donner des vitamines
de croissance sous la forme d’amitié, de respect
et d’amour. Tu trouveras des copines et des copains
ouverts, aimants, prévenants, attentionnés et
accueillants. Tu trouveras des professeurs surtout. Des enseignants
qui, à cause du métier qu’ils ont choisi,
savent mieux que quiconque que, pour permettre à une
plante transplantée de pousser, il faut d’abord
l’aimer. Aimer, en se désarmant devant toi, au
risque de devenir vulnérable afin de t’accueillir
et de te connaître tel que tu es ! Si tu ouvres
bien tes yeux et ton être, tu verras que la plupart
des personnes sont disposées à créer
avec toi des liens nécessaires. Elles sauront t’écouter
et te donner l’importance que tu mérites. Les
enseignants savent, par la formation qu’ils ont reçue,
qu’aimer, ce n’est pas donner des richesses, c’est
d’abord t’aider, toi, à découvrir
tes propres richesses intérieures. Comme le dit Jean
Vanier « Aimer c’est faire saisir à
l’autre sa beauté, sa valeur, son importance,
et toute la lumière qui existe en lui. »
Dur, dur métier que celui d’éducateur
qui doit aider les jeunes à aller de l’avant
vers leur monde d’adulte d’autant que chacun d’eux
est différent.
Leur tâche est lourde car leurs gestes
et leurs paroles sont pour « l’enfant différent »,
qu’est un enfant immigrant, comme l’eau de pluie
qui fait germer les graines… Des graines que l’on
ne voit pas encore parce qu’elles sont souterraines.
S’il n’y a pas de pluie ou si elle est acide,
les talents souterrains de l’enfant, dont ils ont la
charge, resteront enfouis dans le sol.
Dans ton pays d’origine tu as sans doute
entendu des contes universels pour enfants dans lesquels,
notamment celui du VILAIN PETIT CANARD d’Andersen,
où l’on nous montre combien les enfants souffrent
d’être différents, de ne pas se sentir
comme les autres. Cette différence ils la ressentent
comme entraînant le rejet.
Dans ce conte le petit canard est tout gris
alors que ses frères, eux, sont tout blancs. Il est
pataud, maladroit alors que les autres sont agiles, gracieux.
Si bien qu’il ne reste plus à notre vilain petit
canard de s’enfuir loin des moqueries et à rêver
du jour où il prendra sa revanche. (Ah! les 102 fautes
de la dictée !)
On retrouve d’ailleurs le même
thème dans Cendrillon, dans Blanche Neige,
avec des variations, bien sûr, mais montrant toujours
combien l’enfant est fragile, combien il a besoin de
la valorisation des parents et des éducateurs pour
investir avec amour son corps et toutes ses capacités.
Voilà pourquoi, (si tu me permets de
te donner un autre conseil), pendant ton acclimatation, tu
devrais être bien attentif aux paroles de tes professeurs.
Ces paroles seront pour toi comme l’eau de pluie pour
une plante qui a soif.
Ce paysage intérieur façonné par les
adultes en général conditionnera en grande partie
ta réussite ou ton échec, ta bonne adaptation,
ton acclimatation au nouveau monde où tu vas désormais
faire ta vie.
Cela dit, ne te gêne pas pour te comparer
aux autres. Les comparaisons, quand on est jeune, sont normales,
riches et je dirai nécessaires. Elles permettent de
te situer, de marquer ton territoire. Face à d’autres
enfants tu pourras prendre ta mesure et constater qu’en
certains domaines tu domines et que dans d’autres, il
te faudra ramer dur pour réussir. Tu seras étonné
de voir combien les autres peuvent t’apporter.
Bon…mon pauvre ami, j’ai peur
de t’ennuyer. Je sais que je m’égare. J’oublie
que - pour l’instant – ce n’est pas ce qui
te préoccupe personnellement. Revenons donc à
nos moutons.
Je crois l’avoir écrit tout au
début de ma lettre que pour moi il n’y a rien
qui soit permanent et que l’on puisse tenir pour définitif.
Par exemple, le jour où tu parviendras à maîtriser
la langue française, il ne faudra pas croire que ta
partie sera gagnée pour toujours et PARTOUT.
Il faut que tu le saches que l’on beau
être quelque 100 millions à parler la belle
langue française dans le monde, il arrive pourtant
qu’on ne se comprenne pas toujours. Il y a parfois des
mots qui – même s’ils sont français
– n’ont pas la même signification ici qu’en
France (et inversement).
Tiens, moi qui t’écris, je l’ai
expérimenté à mes dépens en arrivant
à Montréal. Je te raconte :
Un de mes premiers emplois a été
« rédacteur commercial » au poste
de radio CKVL (aujourd’hui disparu).
Un de mes clients, le magasin DUPUIS
et FRÈRES, (aujourd’hui disparu, lui aussi),
m’avait demandé de rédiger un texte pour
annoncer une vente exceptionnelle de LAINE…
pour tricoter (un passe-temps disparu également !)
À l’époque il y avait
encore beaucoup de femmes qui tricotaient…
J’ai donc rédigé l’annonce
suivante qui, je te le jure sur la tête de mon lit,
a été lue au micro, EN DIRECT, par un annonceur
dont je n’ai jamais oublié le nom. Il s’appelait
Claude Séguin… (Disparu, lui aussi… C’est
fou comme rien ne dure… hein ?)
Donc, je vais t’épargner de lire
tout le texte de l’annonce. Je t’écris
juste le début qui, crois-moi, a fait beaucoup de bruit
à l’époque.
L’annonce commençait ainsi :
« Incroyable mais vrai, Mesdames
Messieurs, Dupuis Frères vous offre aujourd’hui…écoutez
bien : une pelote pour 25 cents !
Oui, j’ai bien dit : une pelote pour seulement
25 cents ! »
Ça… EN DIRECT, sur les ondes
du poste qui était le plus écouté à
l’époque !
L’annonceur (qui n’avait pas pris
la prudence de lire le texte AVANT) s’est étouffé
au micro… Cette bonne nouvelle, même incomplète,
a eu pour effet d’attirer un véritable DÉLUGE
de protestations à la station de radio. Pendant ce
temps, une foule de gaillards en délire (pas nécessairement
intéressés au tricotage) s’est ruée
dans le magasin de la rue Sainte Catherine… Juste pour
voir… (On peut dire que ce jour-là, chez Dupuis,
il y a eu une grande queue à la porte…)
Sur le plan lexical je n’avais pas tort.
En bon français (de France) on ne dit pas « balle
de laine » on dit « pelote »…
Le quiproquo involontaire était imputable au non-initié
que j’étais alors aux différences entre
le français de France et le français du Québec.
Il est vrai que le français ayant cours d’un
côté et de l’autre de l’Atlantique
se ressemble à s’y méprendre mais il arrive
que parfois il n’existe aucun rapport entre les mots
dits et ce qu’ils devraient vouloir dire. Même
vocabulaire, même syntaxe mais pas nécessairement
même sens. Tant s’en faut.
Bon, je ne connais toujours pas grand-chose
de toi puisque c’est moi qui t’écris…
Tu viens peut-être d’un pays
où la tradition orale a une grande place. Peut-être
que tes parents ne savent pas lire.
Peut-être bien que toi non plus tu ne
sais pas encore bien lire. Peut-être que cette lettre
que je t’écris c’est quelqu’un d’autre
qui la lira pour toi ?
Pour bien s’acclimater, il faut pouvoir
communiquer avec les autres. Dans ce sens l’écriture
est un outil indispensable car L’ILLETTRISME c’est
L’EXCLUSION !
Les analphabètes sont gravement perturbés
et gênés dans leur vie quotidienne, dans leur
vie professionnelle ainsi que dans leur épanouissement.
Ils vivent l’exclusion doublement : par une participation
réduite à la vie sociale, et par la carence
de tout ce que l’écrit apporte de spécifique.
Pour écrire une lettre, trouver un
emploi, signer un bail, s’orienter, il faut nécessairement
savoir lire et, ne pas le savoir, nous EXCLUT même dans
une société d’images comme la nôtre,
inondée par l’omniprésence de la télévision,
les clips rythmés, les films accrocheurs, les cassettes
VHS, les DVD et l’informatique.
Lire est un entraînement. On apprend
à lire en lisant ! Et c’est en lisant que se
forge l’amour de la langue.
Autour de nous il y a malheureusement des
gens qui ne savent pas lire. Mais il y en a aussi beaucoup
qui le savent mais qui n’apprécient pas la lecture.
Des gens qui ne lisent pas ou qui lisent très peu,
vite, superficiellement. Malheureusement
la production littéraire actuelle colle de plus en
plus à ce type de lecture-survol. Puisqu’il faut
lire vite, l’écrit fonctionne aussi à
coups de clichés pour que le lecteur pressé
les repère et les comprenne sans trop d’effort.
Finalement, peu importe comment c’est écrit de
toute façon c’est fade, désolant, ennuyeux,
décourageant. La langue est appauvrie, artificielle,
coupée de la magie des mots.
Prends toujours le temps de lire car le livre,
vois-tu, c’est comme une partition musicale. En quinze
minutes tu peux parcourir des yeux la partition d’une
symphonie qui s’exécute normalement en deux heures.
Mais comment en percevoir la musicalité si on le fait
à la course ? La musique c’est la substance
charnelle, vivante de la langue. Si tu lis trop vite, tu élimines
la musique, les belles sonorités qui, elles aussi,
ont un sens.
Le but de la lecture, ce n’est pas
de connaître davantage de livres, mais de mieux connaître
la vie.
L’écriture c’est ce qu’il
y a de plus important dans la vie de tous les jours. Tu remarqueras
qu’à la télévision, lorsqu’ils
veulent rendre une annonce publicitaire réellement
efficace, ils impriment des mots. Sais-tu
pourquoi ? C’est parce que les mots imprimés
sont beaucoup plus efficaces. C’est prouvé :
LIRE c’est CROIRE !
Lire enrichit le vocabulaire, délie
l’imagination, procure de multiples connaissances, ouvre
des perspectives dans de nombreux domaines :
monde contemporain, passé historique, découverte
de vies et de pays et dans ton cas pour apprendre comment
vivent les gens du Québec, ta nouvelle patrie.
Il est faux de croire que tu n’as qu’une
vie à vivre. Si tu sais lire, grâce aux livres,
tu pourras vivre autant d’autres vies et… autant
de sortes de vies que tu le voudras…
Pardonne-moi d’avoir été
un peu long. Je me souviens soudain que Boileau disait :
« Qui ne sut se borner, ne sut jamais écrire… ! »
Je terminerai donc ma lettre là-dessus.
Je te prie d’agréer, mon cher
ami, l’expression de mes sentiments d’espoir en
l’avenir : en TON AVENIR !
Signé : Alain Stanké,
« l’essouché ».