Les États généraux
sur l'éducation, 1995-1996
Exposé de la situation
Le maintien d'un réseau
d'enseignement privé subventionné a ses défenseurs et ses
opposants. Après avoir rappelé les positions de chaque camp, nous
nous intéressons à l'évolution de la fréquentation
de ce réseau et aux fondements qui, à différentes époques,
en ont justifié l'existence. Quel devrait être le rôle de
ce réseau par rapport au réseau public d'enseignement? C'est essentiellement
cette question que nous soumettons au débat.
Les personnes qui ont abordé
la question de l'enseignement privé sont clairement regroupées
en deux camps : d'un côté, celles qui désirent l'augmentation
des subventions pour mieux assurer le développement du secteur et, de
l'autre, celles qui veulent limiter la croissance de ce secteur en diminuant
ou en arrêtant les subventions. Dans le premier camp, on trouve surtout
des associations de défense de l'enseignement privé ainsi que
des directions et des élèves de ces établissements. Le
second groupe est surtout composé de syndicats d'enseignants des commissions
scolaires.
Plusieurs arguments sont
avancés pour justifier le maintien d'un réseau d'enseignement
privé subventionné. Tout d'abord, on dépeint les traits
distinctifs de l'école privée pour en démontrer les
avantages. C'est une école à structure légère, souple,
qui dispose d'une marge de manoeuvre qui lui permet de s'adapter rapidement
aux changements. C'est une école à taille humaine qui se soucie
de la discipline, de l'encadrement et du rendement scolaire. Les parents sont
plus engagés dans la gestion de l'école et dans le projet éducatif;
de plus, ils contribuent financièrement. Parallèlement, on invoque
que c'est en quelque sorte une école comme les autres, d'une part,
parce qu'elle accueille des enfants en difficulté, des jeunes de familles
modestes et d'origines ethniques diverses et, d'autre part, parce qu'elle se
conforme aux exigences juridiques et réglementaires et aux régimes
pédagogiques du Ministère.
On plaide également
que l'enseignement privé fait partie des traditions québécoises
et qu'il mérite en conséquence d'être préservé.
On estime que l'exercice de la liberté de choix des parents, qui
sont les premiers responsables de l'éducation de leurs enfants, suppose
l'existence d'un modèle autre que le réseau public. D'autres sont
plus fermes : ce libre choix n'est pas un privilège, c'est un droit inscrit
dans la loi. De plus, cette concurrence est de nature à améliorer
la qualité de l'éducation. Enfin, des arguments financiers
sont invoqués : l'État économise des millions en
subventionnant les écoles privées à un coût moindre
que les écoles publiques. En conséquence, certains demandent de
maintenir ce réseau, voire d'encourager sa croissance par la création
de nouvelles écoles là où les parents le souhaitent. Il
devrait être reconnu, à l'égal du secteur anglophone. Il
faut qu'il soit rendu plus accessible par des mesures fiscales qui accordent
aux parents des crédits d'impôt qui compensent leur effort financier.
Il faut accroître les subventions générales ainsi
que les subventions au transport et aux résidences-pensionnats. On veut
aussi que soient assouplies certaines règles relatives aux permis et
aux autorisations de programmes en formation professionnelle et technique.
Pour leur part, ceux
qui remettent en cause l'existence d'un réseau d'enseignement privé
subventionné le font sur la base de principes relatifs à la démocratisation
et à l'égalité des chances. L'État doit investir
dans l'école publique commune. Il ne doit pas financer une école
qui sélectionne les enfants selon leurs résultats scolaires ou
la capacité de payer de leurs parents. La mission d'intégration
des élèves en difficulté d'adaptation et d'apprentissage
n'est assumée que par l'école publique. Le financement de l'école
privée entretient un système à deux vitesses : l'école
de qualité pour les riches et l'école de l'échec pour les
autres. De plus, on dénonce les effets négatifs de cette situation
sur l'école publique. L'école privée vide l'école
publique de ses meilleurs élèves en même temps qu'elle la
prive de parents intéressés à l'éducation qui pourraient
autrement s'engager dans l'amélioration de l'école commune. On
déplore l'écrémage et la concurrence déloyale. Le
fait que les subventions au privé soient plus élevées que
dans les autres pays occidentaux contribue à en accroître la fréquentation.
Certains dénoncent l'iniquité et les abus concernant les écoles
professionnelles et techniques privées. Elles ne sont pas soumises
aux mêmes efforts de rationalisation et aux mêmes règles
d'autorisation en ce qui a trait à l'offre de formation technique. Quant
aux écoles privées de formation professionnelle, elles promettraient
mer et monde à des jeunes qui, en bout de course, se retrouveraient souvent
à la case départ avec un endettement dont ils auront du mal à
se sortir.
En conséquence, les
participants et participantes de ce groupe, sans demander la suppression pure
et simple du réseau privé, formulent différentes propositions
qui convergent vers la diminution ou l'abolition de son financement.
Certains demandent que l'on diminue progressivement les subventions au secteur
privé, d'autres qu'on laisse aux parents qui font le choix du privé
pour leurs enfants le soin d'en assurer le financement, d'autres enfin que l'on
intègre au réseau public les établissements d'enseignement
privés.
Il nous paraît utile
de faire un bref retour sur l'histoire des relations entre l'enseignement privé
et l'enseignement public au Québec pour mieux saisir les enjeux actuels.
Les établissements privés religieux ont joué
un rôle primordial de suppléance dans l'éducation au
Québec. Au moment de la révolution tranquille, la société
a voulu que ce rôle soit désormais assumé par l'État
qui assurait ainsi la continuité de la mission accomplie précédemment
par l'enseignement privé. Aussi, ce dernier a-t-il facilité l'intégration
des établissements et du personnel du réseau privé dans
le réseau public et maintenu le caractère confessionnel de l'école
publique dans le réseau primaire et secondaire. La très grande
majorité des établissements privés - parfois sous la pression
de l'opinion publique - s'est intégrée au réseau public.
Un réseau privé subventionné est cependant resté.
Ce réseau, résiduel au départ, a pris de l'expansion et
continue à en prendre. Il tend à devenir un système parallèle.
La situation n'est donc plus la même que celle qu'on voulait il
y a 30 ans.
Pour ses tenants, les raisons
qui fondent l'existence du réseau privé ne sont pas non plus les
mêmes qu'il y a 30 ans. À cette époque , les établissements
privés qui ne se sont pas intégrés ont agi ainsi pour s'assurer
du maintien au Québec de traditions éducatives entretenues
par des ordres religieux enseignants : jésuites, ursulines, sulpiciens,
par exemple. Le maintien de cette tradition justifiait, aux yeux de l'opinion
publique, le maintien d'un système d'enseignement privé subventionné.
Les raisons qui légitiment le maintien d'un réseau d'enseignement
privé subventionné sont maintenant d'un tout autre ordre.
Elles procèdent du droit individuel des parents de choisir le
système d'éducation voulu ou de l'intérêt de mettre
en concurrence un réseau privé subventionné et le réseau
public. Le choix des individus et les règles du marché
sont présentés comme des garanties contre les dérèglements
et l'inefficacité du service public. À notre grand étonnement,
la plupart des autorités de l'enseignement privé semblent s'être
ralliées à ces thèses. Seuls des élèves de
quelques établissements privés, les associations des écoles
juives et l'Association des frères éducateurs justifient l'existence
et le maintien de l'école privée par le désir de continuer
à transmettre une tradition éducative.
Nous considérons
que de tels changements dans la réalité et dans les perspectives
remettent en question le résultat du processus démocratique
qui a conduit à la réforme des années 60. Il n'est
pas sain que cette remise en question se fasse et s'accrédite de plus
en plus dans les faits, sans débat. Nous pensons en effet que différents
éléments doivent être pris en considération
dans le débat pour que les vraies questions soient abordées.
Tout d'abord, il est juste
d'affirmer que l'effectif du réseau privé a connu une augmentation
importante au cours des vingt dernières années. Au secondaire,
la proportion des élèves qui fréquentent le privé
a plus que doublé durant cette période, passant de 8 p. 100 en
1973-1974 à 17,2 p. 100 en 1993-1994.
Cette augmentation est due
certes au système de financement du secteur, mais elle a aussi comme
cause l'insatisfaction des parents par rapport à l'école publique
et plus particulièrement par rapport à l'école secondaire
publique.
L'école privée
est recherchée parce qu'elle assurerait un meilleur encadrement (qualité
des relations professeurs-parents et professeurs-élèves, climat
psychologique de l'école, discipline, qualité du suivi individuel)
et donnerait ainsi les meilleures chances de succès aux élèves.
Or, ce sont ces mêmes conditions d'encadrement qui sont souvent dénoncées
comme étant insuffisantes dans l'école publique secondaire. D'autres
estiment que l'impossibilité pour les parents d'envoyer leurs enfants
à l'école publique de leur choix explique que plusieurs d'entre
eux optent pour l'école privée.
La majorité des établissements
privés du secondaire et du collégial sont considérés
d'intérêt public, ce qui justifie qu'ils soient agréés
aux fins de financement. Ces établissements doivent d'ailleurs se soumettre,
en partie du moins, aux lois, règlements et régimes pédagogiques
qui régissent l'enseignement public. Toutefois, il faut reconnaître
que l'école privée n'a pas les mêmes obligations que
l'école publique. Elle peut, par exemple, renvoyer un élève
qui ne se conforme pas à ses exigences alors que l'école publique
sera tenue de le garder jusqu'à 16 ans, âge de fin de scolarité
obligatoire. Elle n'est pas tenue non plus d'accepter les élèves
moins performants ni d'intégrer les EHDAA. D'ailleurs, seule une faible
proportion de sa population est composée d'élèves
handicapés et en difficulté d'adaptation et d'apprentissage
(2 p. 100 au primaire et 0,2 p. 100 au secondaire) en comparaison de l'effectif
des écoles publiques (respectivement 12 p. 100 et 16,2 p. 100). Dans
ces conditions, on doit reconnaître que la saine concurrence entre
deux réseaux parallèles dont certains font état est nécessairement
faussée. De plus, l'augmentation de l'effectif de l'école
privée, qui se traduit par le détachement d'une frange importante
d'élèves du réseau public, mérite d'être analysée.
On ne doit pas sous-estimer ses conséquences sur la capacité de
l'école publique de remplir sa mission.
Il nous paraît également
nécessaire de clarifier le lien que les tenants de l'enseignement privé
ont tendance à établir entre les droits des parents et le financement
du réseau privé. D'après eux, les droits des parents
à l'éducation leur donneraient des droits à un système
d'enseignement privé subventionné. En toute rigueur, aucun État
en Occident n'interprète ainsi les droits des parents. On y respecte
la liberté des parents de choisir des établissements privés,
s'ils le désirent, mais ceci n'engage pas automatiquement l'État
à mettre en place un réseau d'établissements privés
subventionnés. Si l'État prend une telle décision, c'est
pour des raisons politiques. La loi garantit d'ailleurs le droit de choisir
mais n'établit aucune obligation de financement. La question centrale
posée par l'existence ou non d'un réseau d'enseignement privé
subventionné est donc une question politique et non une question
de droit.
Par ailleurs, les arguments
financiers sont souvent utilisés dans le débat enseignement
public-enseignement privé, surtout en cette période de crise financière.
Les chiffres avancés par les uns ou les autres diffèrent.
Actuellement, le ministère
de l'Éducation verse annuellement près de 400 millions de dollars
de subvention aux établissements d'enseignement privés, dont environ
300 millions au primaire et au secondaire et près de 100 millions au
collégial. La subvention gouvernementale par élève, de
3 255 dollars au primaire et au secondaire et de 4 335 dollars au collégial,
correspond à environ 60 p. 100 de celle qui est versée pour les
élèves des établissements publics.
Il est clair qu'au Canada,
le Québec se distingue par la générosité de son
financement à l'endroit du réseau d'éducation privé
. Certaines provinces - l'Ontario, Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick, la
Nouvelle-Écosse et l'Île-du-Prince-Édouard - ne financent
pas directement l'école privée. Quant à celles qui la financent
- l'Alberta, la Saskatchewan, la Colombie-Britannique et le Manitoba -, le soutien
accordé varie de 30 p. 100 à 50 p. 100 du coût moyen d'un
élève du réseau public.
Il est difficile d'estimer
précisément l'incidence financière d'une diminution ou
d'une abolition des subventions à l'école privée puisqu'il
faut parallèlement estimer ses effets sur les mouvements des effectifs
du privé vers le public. Par contre, ce qui est clair, c'est que peu
importe les scénarios envisagés - augmentation, diminution ou
abolition des subventions au privé -, l'incidence sur les dépenses
publiques n'est jamais très substantielle, en comparaison du budget global
alloué à l'éducation. C'est ce qui nous amène à
ne pas faire porter le débat sur les conséquences financières
de l'existence d'un réseau d'établissements privés subventionnés
mais sur sa pertinence au regard de la mission que nous endossons pour l'école
et de la capacité du système éducatif à répondre
aux besoins des populations.
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1. Qu'est-ce qui, à
votre avis, pourrait justifier l'existence d'un réseau d'éducation
privé subventionné : la complémentarité des services
avec le réseau public? Si oui, qu'est-ce que les établissements
privés offriraient que les écoles publiques n'offriraient pas?
Se justifie-t-elle plutôt par l'application du principe de la concurrence,
vu comme le meilleur moyen d'améliorer la qualité des services
d'éducation? Dans ce cas, cette orientation vous paraît-elle compatible
avec les orientations de démocratisation et d'accessibilité?
2. La concurrence entre
les réseaux public et privé d'enseignement, pour être loyale,
suppose-t-elle que les deux réseaux aient les mêmes obligations
: par exemple, accueillir tous les enfants indépendamment de leurs résultats
scolaires, intégrer les EHDAA, contribuer à l'accueil et à
la francisation des élèves des communautés culturelles?
3. Les collèges privés
devraient-ils être soumis aux mêmes obligations que les cégeps
en matière d'autorisation des programmes techniques (examen préalable
à toute autorisation du bassin de demandes et de l'offre de services
déjà assurés ainsi que des possibilités d'insertion
professionnelle des futurs diplômés)?
4. Dans le respect de la
législation linguistique, serait-il souhaitable d'offrir aux parents
la possibilité d'opter pour l'école publique de leur choix en
fonction de son projet éducatif? Quelles seraient les conséquences
d'une telle décision?
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